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lundi 19 mai 2008

HAITI 08 : VIE CHERE, CAUSES, CONSEQUENCES ET PERSPECTIVES

Port-au-Prince, le 19 mai 2008

HAITI 08 : VIE CHERE, CAUSES, CONSEQUENCES ET PERSPECTIVES

Par Jean Robert JEAN-NOEL

Le Monde fait face à une crise alimentaire due en grande partie à une hausse quasi généralisée des prix. Cette crise fait la une des médias du monde entier. Elle ne laisse personne indifférent ni les riches qui l’ont créée ni les pauvres qui la subissent et n’ont pas su l’éviter. De Washington à Rome, les responsables des grandes institutions comme la Banque Mondiale (BM), le Fonds Monétaire International (FMI), la FAO, le Programme alimentaire mondiale (PAM), le Fonds International de développement agricole (FIDA) ont fait pour la plupart des déclarations peu orthodoxes et des réactions frisant l’improvisation ou tout au moins la précipitation. Cette crise[1] touche de plein fouet une trentaine de pays dont Haïti avec comme conséquences toutes les casses enregistrées au Cayes, la 3e ville du pays, et à Port-au-Prince, la Capitale d’Haïti, le renvoi du Premier Ministre, Jacques Edouard Alexis, par le groupe des seize (16) sénateurs au niveau du Sénat, le 12 avril 08, et la non acceptation un mois plus tard du Premier Ministre désigné, Ericq Pierre, par le groupe des 53 députés récemment formé au niveau de la chambre basse et dont 51 membres ont voté contre le rapport favorable de la commission de la chambre basse , et ceci, après un vote favorable du Sénat quatre jours plus tôt.

Cette cherté de la vie dont les effets ont favorisé une perception d’Haïti comme le déclencheur de la prise de conscience mondiale en la matière, et sur laquelle se greffe une crise gouvernementale, quelles sont ses causes, ses conséquences, les perspectives qui pourraient en découler et les risques à gérer et à éviter ? Cet article tentera de répondre à ces interrogations, tout en se référant à la masse d’informations largement diffusées au niveau des médias parlés, écrits et télévisés, au dossier de réponse à la cherté de la vie coordonné par la commission Nationale de Sécurité Alimentaire (CNSA), à certains documents comme le DSNCRP, certaines études dont celle de la Fondation Haïtienne pour le développement intégral latino américain et caribéen (FONHDILAC)[2], aux rencontres avec certaines autorités, avec la communauté internationale (CI) basée en Haïti, avec la société civile, et à certains documents publiés sur le blog de l’auteur : www.jrjean-noel.blogspot.com .

LES CAUSES DE LA VIE CHÈRE

Les causes de la cherté de la vie en Haïti sont conjoncturelles tant internes au pays qu’externes, mais aussi et surtout structurelles.

Les causes conjoncturelles externes

Comme décrit au début de cet article, la crise est mondiale. Elle est liée entre autre à cinq facteurs principaux (i) l’augmentation continue du cours du carburant qui a franchi ces derniers temps le seuil historique de 125 USD le baril, (ii) l’augmentation des cours des produits céréaliers en particulier de celui du riz avec une forte demande pour des pays émergeants comme la Chine et l’Inde et des mesures conservatoires de certains grands producteurs mondiaux de riz pour satisfaire leur consommation interne ; (iii) la récession mondiale avec le ralentissement de l’économie américaine dont tributaire celle d’Haïti et celle de la République Dominicaine, surtout en matière des transferts de la diaspora haïtienne très présente dans ces deux pays ;(iv) la situation climatique dans certains pays producteurs de céréales et (v) la concurrence des biocarburants, en particulier de l’éthanol produit à base de maïs, ce qui fait dire à un haut responsable d’une institution mondiale que les riches ont besoin du biocarburant pour remplir le réservoir de leur voiture et les pauvres de la nourriture pour remplir leur estomac.

Les causes conjoncturelles internes

Pour remplir leur estomac, les pauvres d’Haïti se sont rués dans les brancards, parce que certes ils sont manipulés par des forces politiques, de la corruption et de la drogue, mais aussi et surtout parce que leur gouvernement (GOH) s’est contenté depuis deux ans de parler de sa réussite macro économique, du contrôle de la question sécuritaire, de sa lutte contre la corruption plutôt partisane, de ses grands chantiers avec le maillage routier national perdu dans les dédales des procédures de passation de marché , de ses surplus budgétaires non dépensés au niveau micro économique, et surtout parce qu’ils se sont sentis berner par ce GOH qui n’a pas su tenir ses promesses dans le cadre de ce fameux programme d’apaisement social mort-né qui a suscité beaucoup d’espoir mais qui n’a accouché que d’une souris à cause, parait-il, d’une grande incohérence et d’une incompréhension au sein même de l’exécutif et du GOH. Livrés à eux-mêmes dans leur quotidienneté, frustrés par l’indifférence d’un GOH (déficit criant de communication) plus enclin à satisfaire les exigences de la communauté internationale, en particulier les bailleurs qui ne cessent de complimenter Haïti comme l’un des meilleurs élèves dans l’application des accords internationaux, les pauvres des Cayes et de Port-au-Prince, loin d’être les plus vulnérables du pays (réf. Carte de vulnérabilité de CNSA), ont déversé leur frustration sur le secteur privé en particulier et la MINUSTAH, avec à la clef un coup très dur à l’image d’Haïti en reconstruction difficile depuis deux longues années.

Les causes structurelles

Cette réaction des pauvres liée à la cherté de la vie est enracinée dans des causes beaucoup plus structurelles. Depuis Estimé (1946-1950), Haïti n’a jamais pratiqué une politique systématique orientée vers l’agriculture, mises à part quelques éclaircies non soutenues. Ce qui a provoqué une chute continue du poids du secteur agricole par rapport au PIB du pays haïtien jusqu’à sa stabilisation ces dix dernières années autour de 25%. En retour, les GOH successifs n’ont pas su traduire dans le budget de la République les bonnes intentions exprimées dans les discours, mis à part le GOH de transition dans le CCI et la première année du GOH Alexis dans le cadre des huit grands chantiers qui ont consacré environ 10% au secteur agricole. Actuellement, le poids du secteur dans le budget est autour de 3%. Ajoutés à tout cela, la faiblesse caractérisée du Ministère de l’Agriculture et son poids politique négligeable qui font que, depuis 1971 avec l’initiation de la libéralisation économique, et, surtout depuis 1986 avec le choix délibéré de la libéralisation économique, les mesures arrêtées par le GOH pour combattre, justement à l’époque (P.G Magloire), la vie chère ont su se faire à l’encontre du secteur agricole. Les grands projets agricoles financés par la communauté internationale depuis 1950 (dirigisme) et après 1987 avec la systématisation de la participation (approche participative, responsabilisation) jusqu’à aujourd’hui n’ont pas pu provoquer le relèvement du secteur agricole, sauf dans de rares cas trop ponctuels et partiels pour avoir l’impact global souhaité. Dans ces conditions, le secteur agricole n’a pas su répondre aux besoins de la population en terme de production et aussi en termes d’emplois, d’autant que les GOH successifs n’ont pas su ou voulu développer une politique systématique d’emplois orientée vers les plus défavorisés et les plus vulnérables, et ont systématiquement continué ou favorisé leur politique de ponction du monde rural en lui laissant les miettes et en le poussant vers l’exode, ce qui a changé la géographie du pays avec les problématiques bidonvilisation et diaspora (G. Anglade).

LES EFFETS OU CONSÉQUENCES

Toutes les conditions étaient donc réunies pour l’explosion d’avril 2008. ce qui s’est traduit par (i)les casses enregistrées et les pertes énormes sur le plan humain (5 morts et des blessés, sur le plan économique (pertes de dizaines de millions de USD en terme de déchoucage des magasins ) et un sérieux coup à l’image du pays sur le plan international ; (ii) le renvoi de l’ex Premier Ministre Alexis par le Sénat comme solution politique à la crise de la vie chère, alors qu’un mois plus tôt il a eu un vote de confiance de la chambre basse ; à notre humble avis, un remaniement en profondeur du GOH aurait évité l’incertitude politique d’aujourd’hui ;(iii) le renvoi de la conférence de Port-au-Prince sur le DSNCRP, qui aurait pu permettre à Haïti d’avoir accès à des fonds complémentaires d’environ 2 milliards (J.E. Alexis) pour le financement de cette stratégie dont le montant total est estimé à 3.86 milliards de USD (réf. document DSNCRP en circulation) ;(iv) la possible crise gouvernementale qui se dessine par la non acceptation par la chambre basse de Mr Pierre sous prétexte technique d’incohérence (manque de cohésion) dans ses pièces (orthodoxie constitutionnelle), ce vote ,en réalité, politique introduit une nouvelle donne sur l’échiquier politique, forçant désormais les décideurs politique à composer avec cette nouvelle réalité de blocs parlementaires qui n’ont pas de couleur politique (diversité des partis donc non idéologique) ou, tout au moins, n’obéit pas aux directives des partis politiques, donc des forces difficilement contrôlables et susceptibles de versatilité ; (v) la nécessité pour les décideurs haïtiens, en particulier le Président Préval, de continuer à composer toujours avec les partis politiques qui contrôlent une partie du parlement, même minoritaire, au niveau de la chambre basse, ce qui devrait, en principe, compliquer la tâche de l’exécutif et celle des autres acteurs en termes de réponses à la vie chère et à la nouvelle situation politique qui se complexifie.

LES REPONSES/PERSPECTIVES

Face à cette complexité ajoutée à la question clef de la vie chère, un certain nombre d’initiatives est en cours actuellement dans le pays.

(i) Les initiatives du Palais National. Au moment même du vote du Sénat contre J. E Alexis, le Président accompagné du Secrétaire d’Etat à l’Agriculture, Mr Gué, a présenté un plan pour la réduction du prix du riz grâce à une entente avec le secteur privé et un apport en terme d’appui budgétaire au GOH de la CI. Dans ce même ordre d’idées, Mr Gué a présenté un plan de relance de la production agricole en termes de fourniture d’intrants à des prix subventionnés (engrais, semences, pesticides), de crédit, de mise à disposition de tracteurs agricoles, etc.

(ii) Les initiatives déjà en cours. Ces initiatives se maintiennent et se renforcent au niveau surtout des ONG avec une multitude d’actions d’urgence mais aussi durables. Les projets de l’Etat continuent leur petit bonhomme de chemin au niveau du FAES, de PL480, des ministères sectoriels. Il faut noter que la plupart des initiatives visent le moyen et le long terme. Les actions en cours pourraient se situer autour de 2 milliards de USD[3]. Certaines initiatives sont en cours à l’approche de la nouvelle saison cyclonique qui démarrera le 1er juin 08. Il faut souligner que l’ensemble de ces actions qu’elles soient urgentes ou durables mériterait une bonne coordination.

(iii) Le plan de réponse à la vie chère coordonné par la CNSA. Ce dossier de six mois d’un montant global d’environ 6 milliards du GHT s’adresse au plus défavorisés (2500000 personnes) et vise la création d’emplois, l’assistance alimentaire et la relance de la production agricole. Ce programme vient en appui au GOH, son élaboration a démarré sous l’instigation du Premier Ministre Alexis qui a sollicité l’appui de la communauté internationale le jeudi 3 avril 2008 lors d’une réunion spéciale à la Primature. Ce programme attend le prochain gouvernement pour être mis en œuvre.

(iv) La proposition de la FONHDILAC. Suite au plan de relance de la production agricole présenté au Palais National, l’équipe de la FONHDILAC qui, à travers le programme d’assistance technique pour renforcer les associations d’irrigants (PAT-RAI), vient de réaliser une étude diagnostic sur 75 associations d’irrigants (AI) a décidé d’élaborer une note conceptuelle sur un programme de relance de la production agricole sur 70 périmètres irrigués (PI) (32000 ha) appartenant à 35000 familles et éparpillés sur 9 départements. Ce programme de relance vise à 1) améliorer la desserte d’eau sur 70 PI par la réparation des ouvrages essentiels en créant 16650 emplois durant 6 mois, 2) renforcer 70 AI par la formation et un accompagnement de proximité, 3) fournir un appui substantiel à la production par la formation, l’introductions de nouvelles techniques culturales, de nouvelles variétés à haute valeur ajoutée, la mise à disposition d’intrants, de crédit, la transformation et la commercialisation des produits agricoles, etc. Ce programme d’une durée globale de 24 mois se chiffre à environ 50 M USD.

(v) L’attitude favorable de la communauté internationale (CI). Depuis le déclanchement de la crise, la CI ne cesse de manifester ses bonnes intentions vis-à-vis d’Haïti. Le système des nations unies (SNU) sur place fait un travail remarquable de réflexions et de coordination et maintient le contact avec les différents niveaux du système en dehors du pays. Les autres membres de la CI comme les ambassades, les agences bi et multilatérales, les bailleurs de fonds maintiennent informé leur gouvernement, leur siège central. Ce qui a valu à Haïti la visite de certaines personnalités comme le ministre à la coopération de la France, le secrétaire général de l’OEA, le Directeur Général de la FAO pour ne pas les citer. Plusieurs bailleurs, agences et pays ont annoncé leur appui financier à Haïti, BID, UE, BM, FIDA, USA, Canada, etc. C’est à Haïti de faire preuve d’intelligence et de montrer sa capacité de négociation, de gestion, de coordination et d’absorption.

(vi) L’utilisation intelligente du DSNCRP. Le nouveau cadre de coopération avec la CI, le DSNCRP, est en principe accepté par la majorité des acteurs comme le cadre de référence sur lequel va baser le nouveau programme gouvernemental. Ce cadre mérite d’être adapté aux conditions actuelles créées par la crise alimentaire liée à la cherté de la vie. Il faudrait peut-être revoir certains aspects macro économique à la baisse. On laisserait le soin aux économistes haïtiens de guider le GOH dans les négociations sur ces aspects-là. D’un autre coté, il faudrait greffer sur le DSNCR un programme d’urgence et prévoir dans ce cadre un financement pour la grande concertation nationale sur la vision de 25 ans basée sur l’humain, le social/le culturel, l’environnemental, l’infrastructurel, l’économique/finance et la politique avec la possibilité de revisiter la constitution de 1987. La grande concertation nationale devrait trouver des réponses valables à ces grandes questions pour réconcilier le pays avec lui-même et avec l’ensemble de ses fils tant en Haïti que dans la diaspora.

LES RISQUES

Ces réponses et perspectives verraient le jour dans la mesure où Haïti deviendrait véritablement le centre des préoccupations de ses fils qui, au lieu de s’aider comme ils le font jusqu’ici, se mettraient au service de leur pays.

Pour cela, il faudrait à tout prix (i) éviter l’installation de l’instabilité politique par la non mise en place et à temps d’un nouveau GOH, (ii) rester dans les limites imposées à chaque pouvoir de l’Etat, l’exécutif, le législatif et le judiciaire avec une surveillance accrue de la presse et de la société civile tant au niveau urbain que rural, (iii) bien gérer les périodes électorales à venir par le respect par chacun et par chaque entité d’un code d’éthique à établir entre haïtiens, (iv) savoir que les catastrophes naturelles sont des phénomènes récurrents et cycliques et qu’il faudrait prévoir des fonds pour leur gestion, et (iv) éviter le désintérêt de la communauté internationale et , en particulier, de la communauté des bailleurs vis-à-vis d’Haïti.



[1] Même s’il est impropre de parler de crise alimentaire dans le cas d’Haïti. Nous utilisons le mot crise pour faciliter la compréhension du lecteur habitué à ce vocable par la presse tant nationale qu’internationale, qui parle même d’émeutes de la faim. Or dans le cas d’Haïti on ne peut pas encore parler de famine mais de pénurie (J.A. Victor).

[2] Etude de diagnostic de 75 associations d’irrigants (AI) dans le cadre du programmes d’assistance technique pour renforcer les AI (PAT-RAI)

[3] Dans le document en relation avec la conférence de Port-au-Prince du 25 juillet 2006, 1.3 milliards de USD de projets étaient en cours à l’annexe II. Cette conférence a permis au GOH d’avoir des promesses de la CI de750 M USD. Ce qui ferait approximativement 2 milliards de projets en cours actuellement.

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