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mercredi 27 mai 2026

HAITI A LA CROISEE DES CHEMINS NO 70 : UNE DÉPENDANCE ALIMENTAIRE STRUCTURELLE, CE QUE REVELE 25 ANS DE DONNÉES (2000-2025)

 

HAITI A LA CROISEE DES CHEMINS NO 70 : UNE DÉPENDANCE ALIMENTAIRE STRUCTURELLE : CE QUE REVELE 25 ANS DE DONNÉES (2000-2025)

JEAN-ROBERT JEAN-NOËL 

27 MAI 2026

Au fil des années, j’ai eu l’occasion de produire, à titre personnel, de nombreux articles, vidéos et conférences sur la situation de l’insécurité alimentaire en Haïti. À titre professionnel, j’ai également participé, comme coordonnateur ou comme membre d’équipes de consultants, à la rédaction de documents stratégiques sur la sécurité alimentaire, notamment les Plans nationaux de sécurité alimentaire et nutritionnelle (PNSAN), pour le compte de la Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA).

Ces derniers temps, je me suis appuyé sur des données de 2018 à 2020 indiquant que 65 % de la disponibilité alimentaire provenait des importations, contre 35 % issues de la production locale. Or, au regard de la dégradation générale du pays — insécurité armée, paralysie de vastes zones agricoles, blocage des grands axes routiers et recul continu du PIB pendant sept années consécutives (2019-2026) — j’ai estimé que la situation devait être encore plus grave aujourd’hui. J’ai soumis cette hypothèse à Pascal Pecos Lundy, et nous avons entrepris de la vérifier à partir des données disponibles.

Une lecture des faits à partir des données

En Haïti, le débat sur l’insécurité alimentaire est souvent dominé par les crises politiques, les chocs anthropiques, climatiques, tectoniques et/ou les violences armées. Pourtant, depuis plus de vingt ans, la CNSA, le MARNDR et FEWS NET produisent des séries de données qui permettent de mesurer, de façon concrète, ce qui arrive réellement dans l’assiette des ménages : l’apport calorique disponible, la part de la production locale, celle des importations et le nombre de personnes en insécurité alimentaire.

Cet article n’a pas pour ambition de proposer des solutions ni de formuler un programme d’action. Son objectif est plus modeste, mais essentiel : mettre en regard deux tableaux issus de ces travaux et en dégager les tendances que les chiffres permettent d’établir. Avant d’agir, encore faut-il voir clairement. Or, les données ici rassemblées décrivent une évolution plus préoccupante qu’on ne l’admet souvent.

Le premier tableau rassemble les principaux indicateurs observés entre 2000 et 2025. Il permet de suivre, sur la durée, l’évolution parallèle de l’apport calorique, du poids de la production locale, de la dépendance aux importations et de l’insécurité alimentaire aiguë.

Tableau 1 – Évolution de la disponibilité alimentaire en Haïti (2000-2025)

Année

Kcal/jour

Production locale (%)

Importations (%)

Insécurité aiguë (millions)

2000

2 180

48

52

2,4

2005

2 120

45

55

2,8

2010

2 050

42

58

3,5

2015

2 000

40

60

3,6

2020

1 900

35

65

4,1

2024

1 780

30

70

5,2

2025

1 750

29

71

4,9*

 

Sources : CNSA, IPC, FAOSTAT et FEWS NET. Synthèse réalisée par Pascal Pecos Lundy et Jean-Robert JEAN-NOEL.

* Le chiffre de 4,9 millions correspond à l’estimation IPC de mars 2025 (Phase 3+). En tenant compte de la dégradation observée durant l’année, l’estimation annuelle peut être rapprochée d’environ 5,7 millions de personnes.

Lecture du tableau 1 : trois enseignements majeurs

1. Une tendance linéaire, sans retour en arrière

Depuis 2000, la production locale a perdu 19 points de pourcentage, passant de 48 % à 29 %, tandis que les importations ont progressé dans les mêmes proportions. Il ne s’agit donc pas d’une succession de crises isolées, mais d’un glissement continu. La pente s’est même accentuée après 2018, dans un contexte marqué par le « peyi lòk », l’expansion des groupes armés et l’effondrement des circuits logistiques.

2. Le seuil de famine chronique est franchi

L’apport calorique disponible passe sous le seuil de 1 800 kcal/jour à partir de 2024. Ce repère, souvent utilisé dans l’analyse de la sous-alimentation, signale un niveau de disponibilité alimentaire très préoccupant. En 2025, l’indicateur descend à 1 750 kcal/jour. À cette échelle, chaque nouvelle baisse traduit une aggravation concrète de la privation alimentaire pour une part croissante de la population.

3. Corrélation brutale : plus on importe, plus la faim augmente

Le tableau montre enfin une évolution convergente : plus la dépendance aux importations augmente, plus le nombre de personnes en insécurité alimentaire aiguë s’élève. On passe de 2,4 millions de personnes concernées en 2000 à près de 5 millions en 2025. Cela ne signifie pas que les importations (71%) sont inutiles en elles-mêmes, mais qu’elles ne compensent pas l’affaiblissement structurel de la production locale (29%), surtout pour les ménages les plus pauvres. Les paragraphes 2 et 3 soulignent trois indicateurs clés en 2025 :

(i)                  1750 kcal/jour/personne ; 

(ii)                71% d’Importations ; 

(iii)              29% de Production locale.

C’est un point de bascule qu’il faudrait dorénavant suivre avec beaucoup d’attention

Le deuxième tableau prolonge cette lecture en projetant à 2030 la tendance observée entre 2015 et 2025. Il ne décrit pas un destin inévitable, mais un scénario de continuité si aucune inflexion majeure n’intervient.

Tableau 2 – Projection à l’horizon 2030 (tendance observée 2015-2025)

Année

Kcal/jour

Production locale (%)

Importations (%)

Insécurité aiguë (millions)

2030 (tendance)*

1 650

22

78

6,8

* Projection établie à partir de la pente moyenne observée entre 2015 et 2025, en supposant l’absence de rupture majeure dans la trajectoire actuelle. L’horizon 2030 est retenu en cohérence avec les objectifs de développement durable (ODD).

Ce deuxième tableau n’annonce pas ce qui arrivera avec certitude. Il montre ce qui pourrait se produire si les tendances actuelles — insécurité, effondrement des circuits agricoles et faiblesse persistante de l’investissement — se prolongent jusqu’en 2030. Dans cette hypothèse :

v  La production locale ne fournirait plus que 22 % des calories disponibles ;

v  Les importations couvriraient 78 % des besoins ;

v  Le nombre de personnes en insécurité alimentaire aiguë atteindrait 6,8 millions ;

v  L’apport calorique quotidien tomberait à 1 650 kcal, soit un niveau de sous-alimentation systémique, avec des effets attendus sur la santé, la mortalité et la productivité.

Pourquoi cette lecture tendancielle est décisive

Les tendances objectivent le débat.

Les tendances permettent de sortir d’un langage vague sur la « crise » ou la « catastrophe ». Elles rendent possible une formulation précise du problème : entre 2020 et 2030, si rien ne change, Haïti perdrait encore plusieurs points de production locale et verrait augmenter fortement le nombre de personnes exposées à la faim.

Elles permettent d’alerter avant l’effondrement.

Elles ont aussi une fonction d’alerte. Les chiffres sont publics, les pentes sont lisibles et l’horizon 2030, l’échéance des ODD, constitue un test de vérité. Si la trajectoire actuelle se confirme, l’effondrement ne pourra pas être présenté comme une surprise.

Elles montrent que la part locale vs importations est l’indicateur clé.

Enfin, cette lecture montre que le rapport entre production locale et importations constitue un indicateur central. La sécurité alimentaire ne se résume pas au volume de denrées débarquées dans les ports : elle dépend aussi de la capacité d’un pays à produire localement lorsque les chaînes d’approvisionnement sont perturbées. Le suivi régulier de ce ratio devrait donc devenir un exercice national systématique.

Conclusion : une photographie, pas un mode d’emploi

Pris ensemble, ces deux tableaux montrent qu’Haïti a basculé depuis plusieurs années dans une dépendance alimentaire structurelle. Si la tendance observée entre 2015 et 2025 se prolonge jusqu’en 2030, le pays pourrait atteindre un seuil de 78 % d’importations et compter 6,8 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë.

Il ne s’agit ni d’une fatalité ni d’une prophétie. Il s’agit d’un avertissement chiffré, fondé sur une trajectoire déjà observable. Il revient désormais aux décideurs, aux analystes et aux institutions concernées de dire s’ils acceptent cet horizon ou s’ils entendent l’infléchir.

Dans cet article, je me suis limité à mettre les chiffres en perspective. Ils parlent d’eux-mêmes.

JEAN-ROBERT JEAN-NOËL

Spécialiste des analyses de sécurité alimentaire et du développement

CEO JEAN-ROBERT CONSULTING 


mercredi 20 mai 2026

HAÏTI À LA CROISÉE DES CHEMINS No 69 : REBÂTIR L’AGRICULTURE POUR REBÂTIR LE PAYS : NÉCESSITÉ D’UNE NOUVELLE POLITIQUE PUBLIQUE AGRICOLE

 

HAÏTI À LA CROISÉE DES CHEMINS No 69 : REBÂTIR L’AGRICULTURE POUR REBÂTIR LE PAYS : NÉCESSITÉ D’UNE NOUVELLE POLITIQUE PUBLIQUE AGRICOLE

JEAN-ROBERT JEAN-NOËL

20 MAI 2026

Le 1er mai 2026, à l’occasion de la Fête de l’agriculture et du travail, j’ai produit un article sur l’agriculture : « Relancer l’agriculture haïtienne, une urgence nationale ». L’idée cachée derrière ce cri d’alarme, c’était de pousser le pays à prendre conscience de la situation actuelle du secteur agricole. La disponibilité alimentaire du pays dépend en majeure partie de l’étranger (65% de produits importés), le secteur agricole ne contribue qu’à 35%. Faute de moyens et d’insécurité, la frange de la population la plus vulnérable n’arrive pas à accéder à cette disponibilité. D’où la crise alimentaire qui touche plus de 50% de la population haïtienne. Aujourd’hui, je reviens sur le sujet en incitant les décideurs politiques à se pencher sur une nouvelle politique agricole ; car la politique agricole 2010-2025 est caduque depuis 2025. C’est dans ce contexte que je produis ce nouvel article consacré à l’agriculture haïtienne, une sorte de plaidoyer : « HAÏTI À LA CROISÉE DES CHEMINS No 69 : REBÂTIR L’AGRICULTURE POUR REBÂTIR LE PAYS : NÉCESSITÉ D’UNE NOUVELLE POLITIQUE PUBLIQUE AGRICOLE. »

Replacer l’économie rurale au centre du projet national

En effet, Haïti ne pourra pas se reconstruire durablement sans une refondation profonde de son agriculture. Dans un pays où la vie rurale demeure au cœur des équilibres sociaux, économiques et alimentaires, l’avenir national se joue aussi dans les champs, sur les pentes, dans les périmètres irrigués, dans les étables et sur les rivages [1][2][5]. Or, pendant trop longtemps, l’agriculture a été reléguée au rang de secteur d’appoint, alors qu’elle devrait être pensée comme l’un des socles de la souveraineté nationale.

Le temps est venu de changer d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de produire davantage, mais de reconstruire un système agricole capable de nourrir la population, de créer des emplois, de retenir les jeunes en milieu rural et de redonner de la valeur au travail de la terre. C’est tout le sens d’une nouvelle politique agricole haïtienne sur dix ans : replacer l’économie rurale au centre du projet national [4][6][19].

Une urgence devenue structurelle

Le constat est désormais largement partagé. L’agriculture haïtienne cumule des fragilités anciennes : faible productivité, dégradation des sols, infrastructures insuffisantes, accès limité au crédit, services techniques trop faibles, commercialisation chaotique et vulnérabilité extrême aux chocs climatiques [1][6][7]. À cela s’ajoutent la pression foncière, les conflits d’usage et l’érosion avancée des bassins versants, qui réduisent chaque année un peu plus la base productive du pays [8][1][16].

Mais la crise agricole haïtienne ne se limite pas à la production végétale. Elle touche aussi l’élevage, qui reste l’un des amortisseurs les plus précieux de la pauvreté rurale, ainsi que la pêche artisanale, trop souvent reléguée à l’arrière-plan alors qu’elle représente une source essentielle de protéines et de revenus pour des milliers de familles [3][4][5]. Une politique agricole digne de ce nom ne peut donc plus ignorer ces deux piliers.

Produire, mais autrement

La première exigence d’une politique agricole nouvelle est claire : produire davantage, mais produire autrement. Cela suppose d’investir dans l’eau, les routes rurales, le stockage, les intrants, la recherche appliquée et la vulgarisation de proximité [4][6][19]. Cela suppose aussi de sortir de la logique du saupoudrage pour adopter une logique de filières, dans laquelle chaque territoire développe ses avantages comparatifs selon ses sols, son climat, ses ressources et ses débouchés.

L’enjeu n’est pas de tout faire partout, mais de mieux organiser ce qui existe déjà. Certaines zones doivent être orientées vers les cultures vivrières, d’autres vers les cultures de rente, d’autres encore vers les marchés urbains, l’exportation ou la transformation agroalimentaire [4][5][23]. Une agriculture moderne n’est pas une agriculture dispersée ; c’est une agriculture lisible, structurée et soutenue.

Le poids du foncier et de l’eau

Aucune politique agricole sérieuse ne peut faire l’économie de la question foncière. Lorsque la terre n’est pas sécurisée, le paysan investit peu, le crédit ne suit pas et les conflits s’accumulent [4][5][9]. Sécuriser les droits d’usage, clarifier les exploitations, protéger les petits producteurs et faciliter l’accès des jeunes et des femmes à la terre : voilà une condition décisive pour relancer l’investissement rural.

À cette question s’ajoute celle de l’eau, ressource aussi précieuse que mal gérée. Chaque périmètre irrigué devrait être conçu avec son bassin versant, ses sous-bassins immédiats, ses pentes, ses ravines et ses zones de recharge [8][1][19]. Sans gestion intégrée des sols et de l’eau, les aménagements se dégradent souvent plus vite qu’ils n’ont été réalisés. Il faut donc articuler irrigation, conservation des sols et reboisement dans une même stratégie territoriale.

L’élevage comme capital vivant

Dans le monde rural haïtien, l’élevage n’est pas un secteur marginal. Il constitue une forme d’épargne, une réserve de sécurité et un complément indispensable aux revenus agricoles [3][5]. Lorsqu’une famille possède quelques bêtes, elle dispose d’un filet de protection contre les aléas climatiques, les chocs économiques ou les mauvaises récoltes. C’est pourquoi l’élevage doit être pleinement intégré à la politique agricole, au même titre que les cultures.

Cela implique des services vétérinaires plus accessibles, une meilleure alimentation du bétail, des programmes de santé animale, ainsi que des appuis ciblés à la volaille, aux petits ruminants, au bétail laitier et aux chaînes de transformation [3][4][8]. Il faut aussi relier davantage l’élevage au marché, car un cheptel sans débouchés ne peut ni se moderniser ni accroître durablement les revenus.

La pêche, oubliée mais vitale

La pêche artisanale et l’aquaculture méritent, elles aussi, une place plus visible dans la politique agricole [4][5]. Dans les zones côtières et riveraines, elles contribuent à la sécurité alimentaire, soutiennent l’économie locale et fournissent des protéines à un coût relativement accessible. Pourtant, les pêcheurs travaillent souvent avec peu d’équipement, peu d’encadrement et une capacité limitée de conservation ou de commercialisation.

Le défi n’est pas seulement de pêcher davantage. Il faut aussi mieux organiser les communautés de pêcheurs, moderniser les embarcations et les outils, renforcer la chaîne du froid, développer la transformation et préserver les ressources halieutiques [4][10]. L’aquaculture de proximité peut également ouvrir des perspectives nouvelles, à condition d’être soutenue par des dispositifs techniques et financiers adaptés et par une gouvernance plus solide des zones côtières [3][4].

Financer l’ambition

Aucun de ces objectifs ne sera crédible sans financement. Une politique agricole sans ressources devient vite un catalogue d’intentions. Il faut donc mettre en place des mécanismes stables : un fonds national d’investissement agricole, des crédits adaptés aux petits producteurs, des garanties de risque, des subventions ciblées et des partenariats solides avec le secteur privé [4][6][19].

Le financement ne doit pas servir uniquement à acheter du matériel ou à lancer des projets ponctuels. Il doit accompagner les producteurs dans la durée, soutenir la transformation locale, encourager les investissements privés et renforcer les organisations de producteurs. C’est à cette condition que l’on pourra passer d’une agriculture de survie à une agriculture d’accumulation et de développement.

Gouverner autrement

La meilleure politique du monde reste impuissante si l’institution qui la porte est faible. Le ministère de l’Agriculture doit donc être renforcé, mais il faut aussi améliorer la coordination entre l’État, les collectivités territoriales, les organisations paysannes, les opérateurs privés et les partenaires internationaux [4][6]. La gouvernance agricole doit devenir plus lisible, plus territoriale et plus redevable.

Ce changement implique de faire réellement confiance aux acteurs locaux. Les organisations de producteurs doivent participer à la planification comme à la mise en œuvre. Les territoires doivent devenir des espaces de décision, et non de simples lieux d’exécution. Une agriculture durable ne se décrète pas d’en haut : elle se construit avec celles et ceux qui la pratiquent chaque jour.

Pour une renaissance rurale

Au fond, la question agricole en Haïti dépasse l’agriculture elle-même. Elle touche à la dignité du travail, à la sécurité alimentaire, à l’emploi des jeunes, à la stabilité des campagnes et à la capacité du pays à se projeter dans l’avenir. On ne rebâtira pas Haïti sans rebâtir son monde rural [1][2][5][24].

La nouvelle politique agricole doit donc être comprise comme une politique de renaissance : produire, protéger, transformer, financer, organiser. Elle doit relier les champs, les étables, les rivières, les marchés et les communautés dans un même mouvement de reconstruction nationale. C’est là, sans doute, l’un des plus grands chantiers du pays pour la prochaine décennie.


ANNEXE : RÉFÉRENCES

Références institutionnelles et techniques

[1] Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Profil de l’agriculture haïtienne et gestion des ressources naturelles en Haïti.

[2] Banque mondiale.
Haïti : Agriculture, sécurité alimentaire et développement rural.

[3] Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Élevage familial et résilience rurale en Haïti.

[4] Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR).
Politique nationale de développement agricole d’Haïti.

[5] Programme alimentaire mondial (PAM/WFP).
Sécurité alimentaire et vulnérabilité rurale en Haïti.

[6] Banque Interaméricaine de Développement (BID).
Investissements agricoles, infrastructures rurales et développement territorial en Haïti.

[7] Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).
Changements climatiques, pauvreté rurale et résilience agricole en Haïti.

[8] Centre National de l’Information Géo-Spatiale (CNIGS) / MARNDR.
Gestion des bassins versants, érosion et conservation des sols en Haïti.

[9] Comité Interministériel d’Aménagement du Territoire (CIAT).
Problématique foncière et aménagement rural en Haïti.

[10] FAO / Caribbean Regional Fisheries Mechanism (CRFM).
Pêche artisanale et aquaculture dans la Caraïbe et en Haïti.

[11] Banque mondiale.
La Banque mondiale fournit 50 millions de dollars pour promouvoir une agriculture durable grâce à une approche environnementale multisectorielle en Haïti, 2025.

[12] Food Security Cluster Haïti.
Tableau de bord de suivi de la réponse HNRP 2025, 2025.


JEAN-ROBERT JEAN-NOËL, CEO JEAN-ROBERT CONSULTING

Ingénieur civil, consultant et analyste du développement

jeudi 30 avril 2026

HAITI ET LE MONDE A LA CROISEE DES CHEMINS NO 67 : HAÏTI DANS L’OMBRE DES FRACTURES GLOBALES

 

Géopolitique

HAITI ET LE MONDE A LA CROISEE DES CHEMINS NO 67 : HAÏTI DANS L’OMBRE DES FRACTURES GLOBALES

JEAN-ROBERT JEAN-NOEL  

30 AVRIL 2026

Guerres longues, tensions monétaires, accélération de l’intelligence artificielle : le système international se recompose à grande vitesse. Dans les interstices de ces chocs, Haïti risque moins l’« effondrement » spectaculaire que le décrochage silencieux — celui qui relègue une société hors des circuits de sécurité, de financement et de décision. À quelles conditions une nation déjà fragilisée peut-elle regagner prise sur son destin ?

Le monde accélère, Haïti décroche

Avril 2026 n’ajoute pas seulement une couche de désordre à l’actualité internationale : il confirme un changement de régime. Les crises ne se succèdent plus ; elles s’emboîtent. Au-dessus des conflits territoriaux persistent les turbulences monétaires. Au-dessus des turbulences monétaires surgissent les ruptures technologiques. Et, dans les plis de cette superposition, certains États perdent la capacité de transformer les chocs externes en décisions internes.

Entre le 1er et le 30 avril, la guerre en Ukraine s’installe dans une grammaire d’attrition ; au Moyen-Orient, des dispositifs de désescalade (trêves ponctuelles, sécurisation des voies maritimes) cherchent surtout à contenir un choc énergétique ; à Paris, les capitales européennes multiplient les sommets pour organiser, tardivement, une autonomie stratégique qui ne dit pas toujours son nom.

Mais l’essentiel se joue ailleurs : dans les ressorts profonds du pouvoir. Les États-Unis traversent une polarisation qui fragilise leur capacité de projection ; la banque centrale américaine, pivot des liquidités mondiales, change de main ; et la bataille pour l’intelligence artificielle transforme des firmes privées en quasi-puissances, capables de dicter des normes, d’orienter des flux de capitaux et de remodeler l’espace public.

Dans un tel environnement, Haïti apparaît comme un cas-limite : un pays où la crise intérieure est si persistante qu’elle finit par devenir un paramètre extérieur pour les autres. Or, plus le monde accélère, plus la pénalité infligée aux États fragiles augmente : renchérissement du crédit, volatilité des prix, concurrence technologique, sécurisation des frontières. La vulnérabilité nationale cesse d’être un problème « domestique » ; elle devient un handicap stratégique.

Reste à savoir si, dans la recomposition en cours, Haïti peut redevenir sujet de son histoire — ou si elle sera assignée, durablement, au rôle d’objet humanitaire.

1. Les conflits durent, les structures bougent

Ukraine : la guerre comme horizon

En Ukraine, l’enlisement ne signifie pas l’immobilité : il impose une économie politique de la durée. Les budgets militaires se rigidifient, les industries se réorganisent, les alliances se testent. La guerre d’usure agit comme un révélateur : elle mesure la profondeur des stocks, la résilience des sociétés et la capacité des États à transformer l’effort en consentement. Pour les pays importateurs, l’effet se paie en inflation énergétique et en arbitrages budgétaires.

Moyen-Orient : contenir l’incendie, protéger les flux

Au Moyen-Orient, la diplomatie ressemble à un travail de digues. La réouverture du détroit d’Ormuz — artère vitale — rappelle que la première peur des grandes puissances n’est pas la dégradation humanitaire, mais la rupture d’approvisionnement. Quant au cessez-le-feu entre Israël et le Liban, il illustre une logique de « pause » plus qu’un règlement : gagner du temps, éviter l’embrasement régional, préserver les routes maritimes et la crédibilité des garanties américaines.

Europe : l’autonomie sous contrainte

Réunis à Paris, les dirigeants européens cherchent moins une « doctrine » qu’une méthode : mutualiser des capacités, sécuriser l’énergie, réduire des dépendances industrielles. Mais l’autonomie stratégique se heurte à un paradoxe : vouloir se protéger de l’imprévisibilité américaine tout en continuant de s’appuyer sur l’ombrelle sécuritaire des États-Unis. L’Europe avance donc par ajustements, au rythme des crises, et rarement par choix souverain assumé.

2. Trois leviers de puissance : institutions, monnaie, algorithmes

États-Unis : la polarisation comme facteur géopolitique

Lorsqu’un épisode de violence politique vise un candidat majeur, il ne renseigne pas seulement sur la sécurité d’une campagne : il signale une dégradation du compromis social. Aux États-Unis, la polarisation s’est transformée en infrastructure : médias, financement, justice, réseaux sociaux — tout tend à être lu comme une guerre de positions. Pour le reste du monde, l’enjeu est immédiat : une puissance centrale, absorbée par ses fractures internes, arbitre moins, garantit moins, et réagit plus tard.

Banque centrale américaine : le prix mondial de l’argent

Le remplacement du président de la Réserve fédérale ouvre toujours une période d’anticipations fébriles : ce qui se décide à Washington se répercute sur les dettes souveraines, les monnaies périphériques et, in fine, sur la vie quotidienne des ménages des pays importateurs. Une politique plus restrictive renchérit le crédit, assèche les capitaux et fragilise les économies dépendantes ; une politique plus accommodante peut, à court terme, soulager les débiteurs, mais nourrit ailleurs des bulles et des retournements brutaux. Pour Haïti, l’onde passe par plusieurs canaux : coût des importations, taux des transferts de la diaspora, accès au financement, et arbitrages des bailleurs.

IA : des firmes en position d’État

L’accélération des capacités de l’intelligence artificielle change d’échelle : elle touche la productivité, l’armement, le renseignement, la manipulation de l’information et la formation des opinions. Dans ce basculement, la rivalité entre grands acteurs privés — dont les conflits publics autour de la gouvernance, de l’accès aux données et de la propriété des modèles — révèle un déplacement du centre de gravité. La puissance ne se mesure plus seulement en bases militaires ou en réserves de change, mais en capacités de calcul, en infrastructures de données, en contrôle des interfaces. Pour les pays dépourvus de ces leviers, la dépendance devient cognitive : dépendance aux outils, aux normes, aux récits.

Dans un monde gouverné par des infrastructures invisibles (taux, câbles, plateformes, modèles), la périphérie paie deux fois : elle subit les chocs et elle n’écrit pas les règles.

3. Haïti : souveraineté rognée et urgence sociale

Au printemps 2026, l’État haïtien gouverne dans une étroite bande de possibilités. Le pouvoir de transition, confronté à des ressources fiscales faibles et à une contestation diffuse, doit arbitrer entre l’urgence sécuritaire, la survie budgétaire et les injonctions des partenaires internationaux. Or ces trois agendas ne coïncident pas : la stabilisation demandée de l’extérieur exige un État qu’Haïti ne parvient plus à faire fonctionner partout ; la demande sociale, elle, ne tolère plus l’attente.

Les crises d’avril — catastrophes locales, drames sur des sites patrimoniaux, épisodes d’inondations dans le Nord — rappellent une constante : l’aléa naturel devient catastrophe quand l’administration ne peut ni prévenir ni réparer. Le pays cumule une exposition élevée (climat, relief, urbanisation) et des capacités publiques faibles (secours, infrastructures, coordination). À défaut de politique de risque, l’événement fait office de gouvernance : il dicte l’agenda, absorbe les rares moyens, relègue le long terme.

Sur le terrain politique, l’incertitude électorale et la lenteur des procédures judiciaires liées à l’assassinat de Jovenel Moïse entretiennent un climat de soupçon permanent. La question n’est pas seulement celle d’un calendrier : c’est celle de la production de légitimité. Quand l’État ne garantit ni sécurité ni services, l’élection perd son pouvoir de réparation symbolique ; elle devient un moment de plus dans une crise continue.

Sécurité : l’économie de l’armement

La progression des groupes armés ne relève plus d’une simple « insécurité » : elle dessine une économie et une administration parallèles. Contrôles de routes, taxation informelle, marchés de protection, captation de quartiers — autant de dispositifs qui substituent à l’État une souveraineté fragmentée. L’extension dans l’Artibonite, le Centre ou le Sud-Est n’est pas seulement géographique : elle affecte la circulation des biens, l’accès aux écoles, la capacité des ONG à travailler, et jusqu’à la continuité territoriale du pays.

Diaspora et connectivité : la « frontière » intérieure

Le pays respire aussi par ses liens extérieurs : transferts de la diaspora, flux commerciaux, circulations culturelles. Les mobilisations réclamant la réouverture de l’aéroport international Toussaint Louverture traduisent ainsi moins une revendication sectorielle qu’un besoin de normalité : se déplacer, échanger, travailler, étudier, faire venir des médicaments, faire partir des malades. Dans une économie dépendante des importations, la coupure logistique devient un multiplicateur de crise.

Le succès populaire de certaines figures publiques porte, lui aussi, un message : la société cherche des médiations quand les institutions ne jouent plus ce rôle. Qu’il s’agisse d’artistes, de leaders religieux ou d’initiatives communautaires, la demande est la même : sécurité minimale, accès aux services, reconnaissance. Ce « désir d’État » ne disparaît pas ; il se déplace vers des substituts, au risque de fragmenter davantage l’espace politique.

Les épisodes de mobilisation attribués à des policiers masqués rappellent, enfin, une fragilité spécifique : quand l’appareil de sécurité se politise ou se divise, il cesse d’être un instrument de stabilisation et devient un acteur du rapport de forces. L’histoire récente — de « peyi lòk » aux séquences de blocages — montre que la frontière entre revendication corporatiste, stratégie politique et déstabilisation peut devenir poreuse.

4. Le risque majeur : le décrochage structurel

On parle souvent d’« État fragile » comme d’une catégorie administrative. Mais la fragilité devient aujourd’hui un mécanisme cumulatif : plus un pays est instable, plus il est cher à financer ; plus il est cher à financer, plus il réduit ses services ; plus il réduit ses services, plus l’insécurité progresse ; plus l’insécurité progresse, plus les acteurs internationaux se retirent. Le décrochage n’est pas un accident : c’est une trajectoire.

Trois dynamiques se superposent.

Marginalisation géopolitique : la concurrence des urgences

Quand les grandes puissances concentrent leurs moyens sur les théâtres jugés décisifs, les crises « périphériques » deviennent des dossiers de gestion : un communiqué, une mission, une enveloppe, puis l’oubli. Haïti pâtit de cette concurrence des urgences. Les partenaires internationaux attendent des résultats rapides (sécurisation, élections), tout en réduisant la profondeur de leur engagement. Ce décalage alimente l’instabilité : l’exigence augmente, les moyens se contractent.

Vulnérabilité économique : la discipline de l’extérieur

Haïti subit une discipline économique venue d’ailleurs : prix internationaux, taux d’intérêt, accès au dollar, exigences des bailleurs. Une hausse des taux américains ne se contente pas de « refroidir » l’investissement : elle renchérit le commerce, pèse sur la gourde, accélère l’inflation importée, et peut réduire la valeur réelle des transferts de la diaspora. Or ces transferts jouent souvent le rôle d’un amortisseur social. Quand l’amortisseur faiblit, la crise politique s’exacerbe.

Fracture technologique : l’écart qui se creuse

La révolution de l’IA creuse une fracture moins visible que celle des routes : une fracture de compétences et d’infrastructures. Sans investissement dans l’éducation, dans la numérisation des services publics, dans la protection des données et dans l’accès à des outils de base, le pays risque de dépendre de solutions importées — donc de perdre encore en capacité de planification. Dans le champ médiatique, l’IA facilite aussi la désinformation à grande échelle, au moment même où la confiance institutionnelle est déjà entamée.

5. Des marges de manœuvre existent — à condition de les organiser

La société haïtienne ne se réduit pas à ses crises. Les mobilisations locales, les initiatives religieuses, les réseaux associatifs, les dynamiques culturelles et la diaspora constituent des ressources politiques — mais elles restent dispersées. Les organiser suppose moins un slogan qu’un agencement : mettre la sécurité au service de la circulation (des personnes, des biens, de l’aide), reconstruire des services publics ciblés (école, santé, état civil), et restaurer des règles minimales de concurrence politique (calendrier, arbitrage, transparence).

Conclusion : sortir de la gestion, revenir à la stratégie

L’enjeu, fin avril 2026, n’est pas seulement de constater l’instabilité géopolitique, les mutations économiques et la rupture technologique. Il est de comprendre leur synchronisation : les guerres longues durcissent les budgets ; la discipline monétaire resserre l’espace de décision ; la techno-puissance privatise une part de la souveraineté. Les États solides négocient ces contraintes ; les États fragiles les subissent.

Deux trajectoires se dessinent. La première prolonge la crise sous une forme administrée : interventions ponctuelles, élections sans refondation, sécurisation partielle, dépendance accrue — une gestion de l’urgence qui évite le pire sans reconstruire le possible. La seconde exige une recomposition stratégique : rétablir la circulation et l’autorité publique sur des points clés, reconstituer une chaîne de commandement, et négocier avec les partenaires sur des objectifs réalistes, séquencés, vérifiables.

Reste un point aveugle des discours internationaux : l’aide ne remplace pas la souveraineté, et la souveraineté ne se décrète pas. Elle se fabrique, patiemment, par des institutions qui tiennent, des services qui fonctionnent et une économie qui circule. Dans un monde où les règles se réécrivent vite, Haïti ne dispose pas d’un luxe : celui du temps perdu.