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mercredi 20 mai 2026

HAÏTI À LA CROISÉE DES CHEMINS No 69 : REBÂTIR L’AGRICULTURE POUR REBÂTIR LE PAYS : NÉCESSITÉ D’UNE NOUVELLE POLITIQUE PUBLIQUE AGRICOLE

 

HAÏTI À LA CROISÉE DES CHEMINS No 69 : REBÂTIR L’AGRICULTURE POUR REBÂTIR LE PAYS : NÉCESSITÉ D’UNE NOUVELLE POLITIQUE PUBLIQUE AGRICOLE

JEAN-ROBERT JEAN-NOËL

20 MAI 2026

Le 1er mai 2026, à l’occasion de la Fête de l’agriculture et du travail, j’ai produit un article sur l’agriculture : « Relancer l’agriculture haïtienne, une urgence nationale ». L’idée cachée derrière ce cri d’alarme, c’était de pousser le pays à prendre conscience de la situation actuelle du secteur agricole. La disponibilité alimentaire du pays dépend en majeure partie de l’étranger (65% de produits importés), le secteur agricole ne contribue qu’à 35%. Faute de moyens et d’insécurité, la frange de la population la plus vulnérable n’arrive pas à accéder à cette disponibilité. D’où la crise alimentaire qui touche plus de 50% de la population haïtienne. Aujourd’hui, je reviens sur le sujet en incitant les décideurs politiques à se pencher sur une nouvelle politique agricole ; car la politique agricole 2010-2025 est caduque depuis 2025. C’est dans ce contexte que je produis ce nouvel article consacré à l’agriculture haïtienne, une sorte de plaidoyer : « HAÏTI À LA CROISÉE DES CHEMINS No 69 : REBÂTIR L’AGRICULTURE POUR REBÂTIR LE PAYS : NÉCESSITÉ D’UNE NOUVELLE POLITIQUE PUBLIQUE AGRICOLE. »

Replacer l’économie rurale au centre du projet national

En effet, Haïti ne pourra pas se reconstruire durablement sans une refondation profonde de son agriculture. Dans un pays où la vie rurale demeure au cœur des équilibres sociaux, économiques et alimentaires, l’avenir national se joue aussi dans les champs, sur les pentes, dans les périmètres irrigués, dans les étables et sur les rivages [1][2][5]. Or, pendant trop longtemps, l’agriculture a été reléguée au rang de secteur d’appoint, alors qu’elle devrait être pensée comme l’un des socles de la souveraineté nationale.

Le temps est venu de changer d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de produire davantage, mais de reconstruire un système agricole capable de nourrir la population, de créer des emplois, de retenir les jeunes en milieu rural et de redonner de la valeur au travail de la terre. C’est tout le sens d’une nouvelle politique agricole haïtienne sur dix ans : replacer l’économie rurale au centre du projet national [4][6][19].

Une urgence devenue structurelle

Le constat est désormais largement partagé. L’agriculture haïtienne cumule des fragilités anciennes : faible productivité, dégradation des sols, infrastructures insuffisantes, accès limité au crédit, services techniques trop faibles, commercialisation chaotique et vulnérabilité extrême aux chocs climatiques [1][6][7]. À cela s’ajoutent la pression foncière, les conflits d’usage et l’érosion avancée des bassins versants, qui réduisent chaque année un peu plus la base productive du pays [8][1][16].

Mais la crise agricole haïtienne ne se limite pas à la production végétale. Elle touche aussi l’élevage, qui reste l’un des amortisseurs les plus précieux de la pauvreté rurale, ainsi que la pêche artisanale, trop souvent reléguée à l’arrière-plan alors qu’elle représente une source essentielle de protéines et de revenus pour des milliers de familles [3][4][5]. Une politique agricole digne de ce nom ne peut donc plus ignorer ces deux piliers.

Produire, mais autrement

La première exigence d’une politique agricole nouvelle est claire : produire davantage, mais produire autrement. Cela suppose d’investir dans l’eau, les routes rurales, le stockage, les intrants, la recherche appliquée et la vulgarisation de proximité [4][6][19]. Cela suppose aussi de sortir de la logique du saupoudrage pour adopter une logique de filières, dans laquelle chaque territoire développe ses avantages comparatifs selon ses sols, son climat, ses ressources et ses débouchés.

L’enjeu n’est pas de tout faire partout, mais de mieux organiser ce qui existe déjà. Certaines zones doivent être orientées vers les cultures vivrières, d’autres vers les cultures de rente, d’autres encore vers les marchés urbains, l’exportation ou la transformation agroalimentaire [4][5][23]. Une agriculture moderne n’est pas une agriculture dispersée ; c’est une agriculture lisible, structurée et soutenue.

Le poids du foncier et de l’eau

Aucune politique agricole sérieuse ne peut faire l’économie de la question foncière. Lorsque la terre n’est pas sécurisée, le paysan investit peu, le crédit ne suit pas et les conflits s’accumulent [4][5][9]. Sécuriser les droits d’usage, clarifier les exploitations, protéger les petits producteurs et faciliter l’accès des jeunes et des femmes à la terre : voilà une condition décisive pour relancer l’investissement rural.

À cette question s’ajoute celle de l’eau, ressource aussi précieuse que mal gérée. Chaque périmètre irrigué devrait être conçu avec son bassin versant, ses sous-bassins immédiats, ses pentes, ses ravines et ses zones de recharge [8][1][19]. Sans gestion intégrée des sols et de l’eau, les aménagements se dégradent souvent plus vite qu’ils n’ont été réalisés. Il faut donc articuler irrigation, conservation des sols et reboisement dans une même stratégie territoriale.

L’élevage comme capital vivant

Dans le monde rural haïtien, l’élevage n’est pas un secteur marginal. Il constitue une forme d’épargne, une réserve de sécurité et un complément indispensable aux revenus agricoles [3][5]. Lorsqu’une famille possède quelques bêtes, elle dispose d’un filet de protection contre les aléas climatiques, les chocs économiques ou les mauvaises récoltes. C’est pourquoi l’élevage doit être pleinement intégré à la politique agricole, au même titre que les cultures.

Cela implique des services vétérinaires plus accessibles, une meilleure alimentation du bétail, des programmes de santé animale, ainsi que des appuis ciblés à la volaille, aux petits ruminants, au bétail laitier et aux chaînes de transformation [3][4][8]. Il faut aussi relier davantage l’élevage au marché, car un cheptel sans débouchés ne peut ni se moderniser ni accroître durablement les revenus.

La pêche, oubliée mais vitale

La pêche artisanale et l’aquaculture méritent, elles aussi, une place plus visible dans la politique agricole [4][5]. Dans les zones côtières et riveraines, elles contribuent à la sécurité alimentaire, soutiennent l’économie locale et fournissent des protéines à un coût relativement accessible. Pourtant, les pêcheurs travaillent souvent avec peu d’équipement, peu d’encadrement et une capacité limitée de conservation ou de commercialisation.

Le défi n’est pas seulement de pêcher davantage. Il faut aussi mieux organiser les communautés de pêcheurs, moderniser les embarcations et les outils, renforcer la chaîne du froid, développer la transformation et préserver les ressources halieutiques [4][10]. L’aquaculture de proximité peut également ouvrir des perspectives nouvelles, à condition d’être soutenue par des dispositifs techniques et financiers adaptés et par une gouvernance plus solide des zones côtières [3][4].

Financer l’ambition

Aucun de ces objectifs ne sera crédible sans financement. Une politique agricole sans ressources devient vite un catalogue d’intentions. Il faut donc mettre en place des mécanismes stables : un fonds national d’investissement agricole, des crédits adaptés aux petits producteurs, des garanties de risque, des subventions ciblées et des partenariats solides avec le secteur privé [4][6][19].

Le financement ne doit pas servir uniquement à acheter du matériel ou à lancer des projets ponctuels. Il doit accompagner les producteurs dans la durée, soutenir la transformation locale, encourager les investissements privés et renforcer les organisations de producteurs. C’est à cette condition que l’on pourra passer d’une agriculture de survie à une agriculture d’accumulation et de développement.

Gouverner autrement

La meilleure politique du monde reste impuissante si l’institution qui la porte est faible. Le ministère de l’Agriculture doit donc être renforcé, mais il faut aussi améliorer la coordination entre l’État, les collectivités territoriales, les organisations paysannes, les opérateurs privés et les partenaires internationaux [4][6]. La gouvernance agricole doit devenir plus lisible, plus territoriale et plus redevable.

Ce changement implique de faire réellement confiance aux acteurs locaux. Les organisations de producteurs doivent participer à la planification comme à la mise en œuvre. Les territoires doivent devenir des espaces de décision, et non de simples lieux d’exécution. Une agriculture durable ne se décrète pas d’en haut : elle se construit avec celles et ceux qui la pratiquent chaque jour.

Pour une renaissance rurale

Au fond, la question agricole en Haïti dépasse l’agriculture elle-même. Elle touche à la dignité du travail, à la sécurité alimentaire, à l’emploi des jeunes, à la stabilité des campagnes et à la capacité du pays à se projeter dans l’avenir. On ne rebâtira pas Haïti sans rebâtir son monde rural [1][2][5][24].

La nouvelle politique agricole doit donc être comprise comme une politique de renaissance : produire, protéger, transformer, financer, organiser. Elle doit relier les champs, les étables, les rivières, les marchés et les communautés dans un même mouvement de reconstruction nationale. C’est là, sans doute, l’un des plus grands chantiers du pays pour la prochaine décennie.


ANNEXE : RÉFÉRENCES

Références institutionnelles et techniques

[1] Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Profil de l’agriculture haïtienne et gestion des ressources naturelles en Haïti.

[2] Banque mondiale.
Haïti : Agriculture, sécurité alimentaire et développement rural.

[3] Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Élevage familial et résilience rurale en Haïti.

[4] Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR).
Politique nationale de développement agricole d’Haïti.

[5] Programme alimentaire mondial (PAM/WFP).
Sécurité alimentaire et vulnérabilité rurale en Haïti.

[6] Banque Interaméricaine de Développement (BID).
Investissements agricoles, infrastructures rurales et développement territorial en Haïti.

[7] Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).
Changements climatiques, pauvreté rurale et résilience agricole en Haïti.

[8] Centre National de l’Information Géo-Spatiale (CNIGS) / MARNDR.
Gestion des bassins versants, érosion et conservation des sols en Haïti.

[9] Comité Interministériel d’Aménagement du Territoire (CIAT).
Problématique foncière et aménagement rural en Haïti.

[10] FAO / Caribbean Regional Fisheries Mechanism (CRFM).
Pêche artisanale et aquaculture dans la Caraïbe et en Haïti.

[11] Banque mondiale.
La Banque mondiale fournit 50 millions de dollars pour promouvoir une agriculture durable grâce à une approche environnementale multisectorielle en Haïti, 2025.

[12] Food Security Cluster Haïti.
Tableau de bord de suivi de la réponse HNRP 2025, 2025.


JEAN-ROBERT JEAN-NOËL, CEO JEAN-ROBERT CONSULTING

Ingénieur civil, consultant et analyste du développement

jeudi 30 avril 2026

HAITI ET LE MONDE A LA CROISEE DES CHEMINS NO 67 : HAÏTI DANS L’OMBRE DES FRACTURES GLOBALES

 

Géopolitique

HAITI ET LE MONDE A LA CROISEE DES CHEMINS NO 67 : HAÏTI DANS L’OMBRE DES FRACTURES GLOBALES

JEAN-ROBERT JEAN-NOEL  

30 AVRIL 2026

Guerres longues, tensions monétaires, accélération de l’intelligence artificielle : le système international se recompose à grande vitesse. Dans les interstices de ces chocs, Haïti risque moins l’« effondrement » spectaculaire que le décrochage silencieux — celui qui relègue une société hors des circuits de sécurité, de financement et de décision. À quelles conditions une nation déjà fragilisée peut-elle regagner prise sur son destin ?

Le monde accélère, Haïti décroche

Avril 2026 n’ajoute pas seulement une couche de désordre à l’actualité internationale : il confirme un changement de régime. Les crises ne se succèdent plus ; elles s’emboîtent. Au-dessus des conflits territoriaux persistent les turbulences monétaires. Au-dessus des turbulences monétaires surgissent les ruptures technologiques. Et, dans les plis de cette superposition, certains États perdent la capacité de transformer les chocs externes en décisions internes.

Entre le 1er et le 30 avril, la guerre en Ukraine s’installe dans une grammaire d’attrition ; au Moyen-Orient, des dispositifs de désescalade (trêves ponctuelles, sécurisation des voies maritimes) cherchent surtout à contenir un choc énergétique ; à Paris, les capitales européennes multiplient les sommets pour organiser, tardivement, une autonomie stratégique qui ne dit pas toujours son nom.

Mais l’essentiel se joue ailleurs : dans les ressorts profonds du pouvoir. Les États-Unis traversent une polarisation qui fragilise leur capacité de projection ; la banque centrale américaine, pivot des liquidités mondiales, change de main ; et la bataille pour l’intelligence artificielle transforme des firmes privées en quasi-puissances, capables de dicter des normes, d’orienter des flux de capitaux et de remodeler l’espace public.

Dans un tel environnement, Haïti apparaît comme un cas-limite : un pays où la crise intérieure est si persistante qu’elle finit par devenir un paramètre extérieur pour les autres. Or, plus le monde accélère, plus la pénalité infligée aux États fragiles augmente : renchérissement du crédit, volatilité des prix, concurrence technologique, sécurisation des frontières. La vulnérabilité nationale cesse d’être un problème « domestique » ; elle devient un handicap stratégique.

Reste à savoir si, dans la recomposition en cours, Haïti peut redevenir sujet de son histoire — ou si elle sera assignée, durablement, au rôle d’objet humanitaire.

1. Les conflits durent, les structures bougent

Ukraine : la guerre comme horizon

En Ukraine, l’enlisement ne signifie pas l’immobilité : il impose une économie politique de la durée. Les budgets militaires se rigidifient, les industries se réorganisent, les alliances se testent. La guerre d’usure agit comme un révélateur : elle mesure la profondeur des stocks, la résilience des sociétés et la capacité des États à transformer l’effort en consentement. Pour les pays importateurs, l’effet se paie en inflation énergétique et en arbitrages budgétaires.

Moyen-Orient : contenir l’incendie, protéger les flux

Au Moyen-Orient, la diplomatie ressemble à un travail de digues. La réouverture du détroit d’Ormuz — artère vitale — rappelle que la première peur des grandes puissances n’est pas la dégradation humanitaire, mais la rupture d’approvisionnement. Quant au cessez-le-feu entre Israël et le Liban, il illustre une logique de « pause » plus qu’un règlement : gagner du temps, éviter l’embrasement régional, préserver les routes maritimes et la crédibilité des garanties américaines.

Europe : l’autonomie sous contrainte

Réunis à Paris, les dirigeants européens cherchent moins une « doctrine » qu’une méthode : mutualiser des capacités, sécuriser l’énergie, réduire des dépendances industrielles. Mais l’autonomie stratégique se heurte à un paradoxe : vouloir se protéger de l’imprévisibilité américaine tout en continuant de s’appuyer sur l’ombrelle sécuritaire des États-Unis. L’Europe avance donc par ajustements, au rythme des crises, et rarement par choix souverain assumé.

2. Trois leviers de puissance : institutions, monnaie, algorithmes

États-Unis : la polarisation comme facteur géopolitique

Lorsqu’un épisode de violence politique vise un candidat majeur, il ne renseigne pas seulement sur la sécurité d’une campagne : il signale une dégradation du compromis social. Aux États-Unis, la polarisation s’est transformée en infrastructure : médias, financement, justice, réseaux sociaux — tout tend à être lu comme une guerre de positions. Pour le reste du monde, l’enjeu est immédiat : une puissance centrale, absorbée par ses fractures internes, arbitre moins, garantit moins, et réagit plus tard.

Banque centrale américaine : le prix mondial de l’argent

Le remplacement du président de la Réserve fédérale ouvre toujours une période d’anticipations fébriles : ce qui se décide à Washington se répercute sur les dettes souveraines, les monnaies périphériques et, in fine, sur la vie quotidienne des ménages des pays importateurs. Une politique plus restrictive renchérit le crédit, assèche les capitaux et fragilise les économies dépendantes ; une politique plus accommodante peut, à court terme, soulager les débiteurs, mais nourrit ailleurs des bulles et des retournements brutaux. Pour Haïti, l’onde passe par plusieurs canaux : coût des importations, taux des transferts de la diaspora, accès au financement, et arbitrages des bailleurs.

IA : des firmes en position d’État

L’accélération des capacités de l’intelligence artificielle change d’échelle : elle touche la productivité, l’armement, le renseignement, la manipulation de l’information et la formation des opinions. Dans ce basculement, la rivalité entre grands acteurs privés — dont les conflits publics autour de la gouvernance, de l’accès aux données et de la propriété des modèles — révèle un déplacement du centre de gravité. La puissance ne se mesure plus seulement en bases militaires ou en réserves de change, mais en capacités de calcul, en infrastructures de données, en contrôle des interfaces. Pour les pays dépourvus de ces leviers, la dépendance devient cognitive : dépendance aux outils, aux normes, aux récits.

Dans un monde gouverné par des infrastructures invisibles (taux, câbles, plateformes, modèles), la périphérie paie deux fois : elle subit les chocs et elle n’écrit pas les règles.

3. Haïti : souveraineté rognée et urgence sociale

Au printemps 2026, l’État haïtien gouverne dans une étroite bande de possibilités. Le pouvoir de transition, confronté à des ressources fiscales faibles et à une contestation diffuse, doit arbitrer entre l’urgence sécuritaire, la survie budgétaire et les injonctions des partenaires internationaux. Or ces trois agendas ne coïncident pas : la stabilisation demandée de l’extérieur exige un État qu’Haïti ne parvient plus à faire fonctionner partout ; la demande sociale, elle, ne tolère plus l’attente.

Les crises d’avril — catastrophes locales, drames sur des sites patrimoniaux, épisodes d’inondations dans le Nord — rappellent une constante : l’aléa naturel devient catastrophe quand l’administration ne peut ni prévenir ni réparer. Le pays cumule une exposition élevée (climat, relief, urbanisation) et des capacités publiques faibles (secours, infrastructures, coordination). À défaut de politique de risque, l’événement fait office de gouvernance : il dicte l’agenda, absorbe les rares moyens, relègue le long terme.

Sur le terrain politique, l’incertitude électorale et la lenteur des procédures judiciaires liées à l’assassinat de Jovenel Moïse entretiennent un climat de soupçon permanent. La question n’est pas seulement celle d’un calendrier : c’est celle de la production de légitimité. Quand l’État ne garantit ni sécurité ni services, l’élection perd son pouvoir de réparation symbolique ; elle devient un moment de plus dans une crise continue.

Sécurité : l’économie de l’armement

La progression des groupes armés ne relève plus d’une simple « insécurité » : elle dessine une économie et une administration parallèles. Contrôles de routes, taxation informelle, marchés de protection, captation de quartiers — autant de dispositifs qui substituent à l’État une souveraineté fragmentée. L’extension dans l’Artibonite, le Centre ou le Sud-Est n’est pas seulement géographique : elle affecte la circulation des biens, l’accès aux écoles, la capacité des ONG à travailler, et jusqu’à la continuité territoriale du pays.

Diaspora et connectivité : la « frontière » intérieure

Le pays respire aussi par ses liens extérieurs : transferts de la diaspora, flux commerciaux, circulations culturelles. Les mobilisations réclamant la réouverture de l’aéroport international Toussaint Louverture traduisent ainsi moins une revendication sectorielle qu’un besoin de normalité : se déplacer, échanger, travailler, étudier, faire venir des médicaments, faire partir des malades. Dans une économie dépendante des importations, la coupure logistique devient un multiplicateur de crise.

Le succès populaire de certaines figures publiques porte, lui aussi, un message : la société cherche des médiations quand les institutions ne jouent plus ce rôle. Qu’il s’agisse d’artistes, de leaders religieux ou d’initiatives communautaires, la demande est la même : sécurité minimale, accès aux services, reconnaissance. Ce « désir d’État » ne disparaît pas ; il se déplace vers des substituts, au risque de fragmenter davantage l’espace politique.

Les épisodes de mobilisation attribués à des policiers masqués rappellent, enfin, une fragilité spécifique : quand l’appareil de sécurité se politise ou se divise, il cesse d’être un instrument de stabilisation et devient un acteur du rapport de forces. L’histoire récente — de « peyi lòk » aux séquences de blocages — montre que la frontière entre revendication corporatiste, stratégie politique et déstabilisation peut devenir poreuse.

4. Le risque majeur : le décrochage structurel

On parle souvent d’« État fragile » comme d’une catégorie administrative. Mais la fragilité devient aujourd’hui un mécanisme cumulatif : plus un pays est instable, plus il est cher à financer ; plus il est cher à financer, plus il réduit ses services ; plus il réduit ses services, plus l’insécurité progresse ; plus l’insécurité progresse, plus les acteurs internationaux se retirent. Le décrochage n’est pas un accident : c’est une trajectoire.

Trois dynamiques se superposent.

Marginalisation géopolitique : la concurrence des urgences

Quand les grandes puissances concentrent leurs moyens sur les théâtres jugés décisifs, les crises « périphériques » deviennent des dossiers de gestion : un communiqué, une mission, une enveloppe, puis l’oubli. Haïti pâtit de cette concurrence des urgences. Les partenaires internationaux attendent des résultats rapides (sécurisation, élections), tout en réduisant la profondeur de leur engagement. Ce décalage alimente l’instabilité : l’exigence augmente, les moyens se contractent.

Vulnérabilité économique : la discipline de l’extérieur

Haïti subit une discipline économique venue d’ailleurs : prix internationaux, taux d’intérêt, accès au dollar, exigences des bailleurs. Une hausse des taux américains ne se contente pas de « refroidir » l’investissement : elle renchérit le commerce, pèse sur la gourde, accélère l’inflation importée, et peut réduire la valeur réelle des transferts de la diaspora. Or ces transferts jouent souvent le rôle d’un amortisseur social. Quand l’amortisseur faiblit, la crise politique s’exacerbe.

Fracture technologique : l’écart qui se creuse

La révolution de l’IA creuse une fracture moins visible que celle des routes : une fracture de compétences et d’infrastructures. Sans investissement dans l’éducation, dans la numérisation des services publics, dans la protection des données et dans l’accès à des outils de base, le pays risque de dépendre de solutions importées — donc de perdre encore en capacité de planification. Dans le champ médiatique, l’IA facilite aussi la désinformation à grande échelle, au moment même où la confiance institutionnelle est déjà entamée.

5. Des marges de manœuvre existent — à condition de les organiser

La société haïtienne ne se réduit pas à ses crises. Les mobilisations locales, les initiatives religieuses, les réseaux associatifs, les dynamiques culturelles et la diaspora constituent des ressources politiques — mais elles restent dispersées. Les organiser suppose moins un slogan qu’un agencement : mettre la sécurité au service de la circulation (des personnes, des biens, de l’aide), reconstruire des services publics ciblés (école, santé, état civil), et restaurer des règles minimales de concurrence politique (calendrier, arbitrage, transparence).

Conclusion : sortir de la gestion, revenir à la stratégie

L’enjeu, fin avril 2026, n’est pas seulement de constater l’instabilité géopolitique, les mutations économiques et la rupture technologique. Il est de comprendre leur synchronisation : les guerres longues durcissent les budgets ; la discipline monétaire resserre l’espace de décision ; la techno-puissance privatise une part de la souveraineté. Les États solides négocient ces contraintes ; les États fragiles les subissent.

Deux trajectoires se dessinent. La première prolonge la crise sous une forme administrée : interventions ponctuelles, élections sans refondation, sécurisation partielle, dépendance accrue — une gestion de l’urgence qui évite le pire sans reconstruire le possible. La seconde exige une recomposition stratégique : rétablir la circulation et l’autorité publique sur des points clés, reconstituer une chaîne de commandement, et négocier avec les partenaires sur des objectifs réalistes, séquencés, vérifiables.

Reste un point aveugle des discours internationaux : l’aide ne remplace pas la souveraineté, et la souveraineté ne se décrète pas. Elle se fabrique, patiemment, par des institutions qui tiennent, des services qui fonctionnent et une économie qui circule. Dans un monde où les règles se réécrivent vite, Haïti ne dispose pas d’un luxe : celui du temps perdu.

dimanche 5 avril 2026

HAÏTI ET LE MONDE A LA CROISEE DES CHEMINS NO 66 : L’ÉTAU D’ORMUZ : QUAND LE BRAS DE FER IRANO-AMERICAIN DICTE LE PRIX DU TRANSPORT A PORT-AU-PRINCE

 

HAÏTI ET LE MONDE A LA CROISEE DES CHEMINS NO 66 : L’ÉTAU D’ORMUZ : QUAND LE BRAS DE FER IRANO-AMERICAIN DICTE LE PRIX DU TRANSPORT A PORT-AU-PRINCE

JEAN-ROBERT JEAN-NOËL

Le 5 AVRIL 2026

Cette 66ème édition de la rubrique Haïti et le monde à la croisée des chemins s’attache à décrypter un séisme géopolitique silencieux : comment un goulot d’étranglement de 33 km de large en Orient peut faire vibrer les fondations économiques d’une nation caribéenne à 12 000 km de là.

Le détroit d’Ormuz n’est plus seulement une coordonnée géographique sur les cartes de l’état-major de la marine iranienne ; il est devenu le thermostat de l’inflation mondiale. Alors que Téhéran muscle son jeu asymétrique en réponse aux pressions occidentales de ce début d'année 2026, le monde observe avec une anxiété croissante cette artère où transite un cinquième du pétrole global. Pour les grandes puissances, c’est un défi de souveraineté ; pour les petites économies insulaires comme Haïti, c’est une menace existentielle sur la structure des coûts de la vie.

Le verrouillage d’un poumon énergétique

L’escalade actuelle ne ressemble à aucune autre. L’Iran a perfectionné sa doctrine de « défense en avant », utilisant des essaims de drones et des mines intelligentes pour saturer les capacités de surveillance des coalitions internationales [1]. Ce contrôle ne vise pas une fermeture totale — qui serait suicidaire pour l’économie iranienne — mais une « perturbation sélective ». En augmentant le risque perçu, Téhéran manipule les primes d’assurance maritime, transformant chaque baril de brut en une unité de pression politique.

Parallèlement, l’échec relatif des voies de contournement terrestres (oléoducs saoudiens et émiratis) confirme l’irremplaçabilité du détroit, particulièrement pour le gaz naturel liquéfié [2]. Cette réalité technique place les importateurs nets d’énergie dans une position de vulnérabilité absolue face aux soubresauts du Golfe Persique.

Analyse croisée : De la macro-géopolitique au micro-panier de la ménagère

L’impact de cette crise est asymétrique. Si les États-Unis, grâce à leur production de schiste, possèdent un certain amortisseur, les petites économies comme Haïti subissent l’effet de plein fouet.

L’effet de levier inversé : En Haïti, l’énergie n’est pas seulement un coût de transport ; c’est le socle de la production informelle et de la distribution d’eau potable. Chaque hausse de 10 % du baril à Ormuz se traduit par une hausse immédiate du coût du « camion-citerne » et de la « marmite » de riz sur les marchés de Pétionville ou de la Croix-des-Bouquets.

La double peine monétaire : La volatilité du brut renforce mécaniquement le dollar américain. Pour une économie haïtienne déjà aux prises avec une dépréciation de la gourde, cela signifie importer une inflation énergétique payée en devises fortes, épuisant les réserves de change de la BRH [3].

L’insécurité des flux : Les grandes compagnies maritimes réorganisent leurs routes pour éviter les zones de tension, ce qui raréfie la disponibilité des conteneurs. Pour un pays dépendant des importations alimentaires, le délai de livraison devient aussi coûteux que le produit lui-même.

Conclusions et perspectives réalistes

L’illusion d’une énergie bon marché et stable est définitivement dissipée. La crise d’Ormuz en 2026 doit servir de catalyseur à une réflexion profonde sur la résilience nationale.

Souveraineté énergétique locale : Pour Haïti, l’urgence n’est plus seulement écologique mais sécuritaire. Le passage massif au solaire et à l’hydroélectricité de petite échelle est le seul moyen de déconnecter le coût de la lumière du prix des tensions au Moyen-Orient.

Révision des chaînes d’approvisionnement : Une intégration régionale plus forte (CARICOM) pourrait permettre de mutualiser les achats d’énergie et de réduire la dépendance aux flux transatlantiques vulnérables.

La perspective pour le second semestre 2026 reste précaire. Tant qu'un nouvel accord global sur la sécurité maritime et le nucléaire iranien ne sera pas ratifié, le détroit d'Ormuz restera le sablier dont chaque grain de sable — ou goutte de pétrole — mesure la stabilité de nos démocraties et de nos marchés.

Note éditoriale : Cet article constitue le numéro 66 de la série "Haïti et le monde à la croisée des chemins". Reproduction autorisée avec mention de l'auteur.

Références

[1] Rapport de l'Institut d'Études Stratégiques (2026) : Analyse de la saturation asymétrique dans les eaux du Golfe.

[2] Données de l'Agence Internationale de l'Énergie : Comparaison des capacités de débit entre le détroit d'Ormuz et les pipelines de contournement Est-Ouest.

[3] Note de conjoncture économique - Haïti : Impact de la volatilité des prix pétroliers sur l'indice des prix à la consommation (IPC) et les réserves nettes de change.

mardi 31 mars 2026

HAÏTI ET LE MONDE A LA CROISEE DES CHEMINS (?) NO 65 : CRISES GLOBALES ET DERIVES NATIONALES

 

HAÏTI ET LE MONDE A LA CROISEE DES CHEMINS (?) NO 65 : CRISES GLOBALES ET DERIVES NATIONALES

JEAN-ROBERT JEAN-NOEL

31 MARS 2026

 

Le mois de mars 2026 s’inscrit dans une conjoncture internationale lourde d’incertitudes, marquée par l’enchevêtrement de conflits ouverts, de tensions latentes et de recompositions stratégiques profondes. L’ordre international issu de l’après-guerre froide semble céder progressivement la place à une configuration plus instable, dominée par des rivalités de puissances et des logiques de confrontation indirecte.

Dans ce paysage global en mutation, les États fragiles apparaissent comme les premières victimes collatérales de ces dynamiques. Haïti, déjà confrontée à une crise multidimensionnelle persistante, se retrouve exposée à des chocs externes qui aggravent ses vulnérabilités internes.

Dès lors, une interrogation s’impose avec acuité : comment les tensions géopolitiques mondiales influencent-elles, directement ou indirectement, les trajectoires politique, économique et sécuritaire d’Haïti ?

Les fractures du monde : conflits prolongés et tensions systémiques

La guerre en Ukraine s’est installée dans une temporalité longue, caractérisée par une guerre d’usure et une absence de percée décisive. Les lignes de front évoluent marginalement, tandis que les capacités militaires des deux camps s’adaptent à un conflit devenu structurel [1]. Au-delà du théâtre européen, cette guerre redéfinit les équilibres énergétiques, accélère les logiques de blocs et fragilise davantage les économies dépendantes des importations.

Dans le même temps, les tensions entre les États-Unis, Israël et l’Iran traduisent une nouvelle forme de conflictualité : ni guerre totale, ni paix véritable. Les frappes ciblées, les opérations clandestines et les affrontements indirects témoignent d’un affrontement maîtrisé, mais potentiellement explosif [2]. Le Moyen-Orient demeure ainsi un pivot stratégique, dont les secousses influencent directement les marchés mondiaux de l’énergie et les équilibres géopolitiques.

Aux États-Unis, ces tensions internationales se répercutent sur la vie intérieure. L’économie reste sous pression, marquée par des fluctuations persistantes des prix et une adaptation constante aux contraintes globales [3]. Le climat politique, quant à lui, se durcit, révélant une polarisation accrue qui influence la posture internationale du pays [4]. Cette situation limite la capacité de projection stratégique des États-Unis et redéfinit leurs priorités.

Haïti : une transition incertaine dans un environnement dégradé

Sur le plan national, Haïti évolue dans une transition politique fragile. Le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé tente de maintenir un minimum de cohérence institutionnelle dans un contexte marqué par la défiance et la fragmentation du pouvoir [5]. Les avancées restent limitées, et la capacité de l’État à affirmer son autorité demeure contestée.

Le processus électoral, censé ouvrir la voie à une normalisation démocratique, se heurte à des obstacles structurels majeurs. Les contraintes sécuritaires, les divisions politiques et les insuffisances logistiques compromettent sa crédibilité et sa faisabilité [6]. Dans ce contexte, les élections apparaissent davantage comme une promesse que comme une échéance concrète.

Parallèlement, la question sécuritaire continue de dominer l’espace national. Les groupes armés consolident leur emprise sur des territoires stratégiques, perturbant les circuits économiques et limitant la liberté de circulation [7]. L’insécurité s’impose ainsi comme un facteur structurant de la vie quotidienne, entravant toute perspective de redressement durable.

Une convergence des crises : dépendance et marginalisation

L’articulation entre les dynamiques mondiales et la situation haïtienne met en évidence une réalité préoccupante : Haïti subit les transformations du monde sans disposer des leviers nécessaires pour en atténuer les effets.

La concentration de l’attention internationale sur les grands foyers de tension réduit la visibilité d’Haïti sur la scène mondiale. Dans un contexte de ressources limitées, les priorités se déplacent vers les zones jugées stratégiques, reléguant les crises périphériques au second plan [8]. Cette marginalisation relative affaiblit les capacités d’intervention et de soutien extérieur.

Par ailleurs, la dépendance économique d’Haïti amplifie l’impact des chocs internationaux. Les fluctuations des prix de l’énergie, les perturbations des chaînes d’approvisionnement et les variations de l’aide internationale influencent directement les conditions de vie locales. Cette vulnérabilité structurelle limite les marges de manœuvre des autorités.

Enfin, la centralité des États-Unis dans l’équation haïtienne demeure un facteur déterminant. Toute évolution de la politique américaine — influencée par ses propres contraintes internes et ses engagements internationaux — se répercute immédiatement sur Haïti, notamment en matière de sécurité, de migration et d’assistance.

Conclusion : entre incertitudes globales et nécessité de refondation

Le monde semble s’orienter vers une phase durable d’instabilité, où les conflits prolongés et les rivalités stratégiques redessinent les contours de l’ordre international. Dans ce contexte, les États fragiles sont confrontés à des défis accrus, nécessitant des réponses adaptées et cohérentes.

Pour Haïti, l’avenir dépendra largement de sa capacité à transformer cette conjoncture défavorable en opportunité de refondation. Trois trajectoires restent envisageables : une stabilisation progressive portée par un renforcement institutionnel, une stagnation prolongée marquée par l’inaction, ou une aggravation des crises existantes.

Dans tous les cas, une exigence s’impose : celle d’un leadership capable d’articuler les réalités internes aux dynamiques globales, afin d’inscrire le pays dans une trajectoire durable et souveraine.

Références

[1] Analyses stratégiques du conflit en Ukraine (rapports militaires et think tanks)
[2] Études géopolitiques sur les tensions Iran–Israël–États-Unis
[3] Indicateurs économiques américains (inflation, énergie)
[4] Analyses sur la polarisation politique aux États-Unis
[5] Informations sur la transition politique en Haïti
[6] Données sur le processus électoral haïtien
[7] Rapports sur la sécurité et les groupes armés en Haïti
[8] Analyses des priorités géopolitiques internationales

dimanche 1 mars 2026

HAÏTI ET LE MONDE À LA CROISÉE DES CHEMINS (64) – LA FIÈVRE DES GUERRES, DES TARIFS ET DES TRANSITIONS

 

HAÏTI ET LE MONDE À LA CROISÉE DES CHEMINS (64) – LA FIÈVRE DES GUERRES, DES TARIFS ET DES TRANSITIONS

JEAN-ROBERT JEAN-NOEL

28 FEVRIER 2026

INTRODUCTION

Au moment où s’achève ce mois de février 2026, la planète semble prise dans une série de déflagrations qui se répondent sans se ressembler : guerre prolongée en Ukraine, basculement dramatique du conflit américano-israélo-iranien, bras de fer institutionnel autour des tarifs à Washington, tensions commerciales avec les alliés, et, en toile de fond, une Haïti en transition fragile, traversée par la violence des gangs et les compromis douteux de ses élites. Tandis que les drones et les missiles bouleversent l’équilibre déjà précaire du Moyen-Orient, les juges américains redessinent les frontières du pouvoir exécutif, et les dirigeants haïtiens signent pactes et contrats au nom de la stabilité, sans toujours convaincre une population à bout de souffle. Entre Kiev, Téhéran, Tel-Aviv, Washington et Port-au-Prince, ce mois de février donne l’impression d’un monde où l’exception est devenue la règle, et où la « gestion de crise » tient lieu de projet politique.

I. LE MONDE EN CINQ SECOUSSES

1.       Ukraine : la guerre qui s’enlise, la paix introuvable

Quatre ans après l’invasion de 2022, la guerre en Ukraine n’est plus un « conflit aigu » mais un état quasi permanent, inscrit dans le paysage politique européen comme une triste normalité. La Russie maintient son contrôle sur une large portion du territoire ukrainien, tandis que la ligne de front se fige en une succession de tranchées, de villes détruites et de villages pris en étau entre bombardements et pénuries. Les efforts diplomatiques se multiplient, du Conseil de sécurité aux capitales européennes, en passant par des médiations plus discrètes, mais butent sur les mêmes questions : frontières, garanties de sécurité, réparations, et statut des territoires occupés. Dans ce contexte, chaque annonce de nouvelles livraisons d’armes ressemble moins à une solution qu’à un prolongement du conflit sous d’autres formes, et l’idée d’un cessez-le-feu durable apparaît encore lointaine.

2.       Le conflit américano-israélo-iranien : l’escalade jusqu’à la mort du guide suprême

Au Moyen-Orient, le mois de février a été marqué par un tournant majeur : l’escalade du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, jusqu’à l’élimination du guide suprême sur le sol iranien. Ce qui avait commencé comme une succession de frappes ciblées, de cyberattaques et de confrontations indirectes via des groupes alliés s’est transformé en confrontation ouverte, mêlant attaques de drones, bombardements stratégiques et ripostes contre des infrastructures sensibles. La mort du guide suprême, figure centrale du système politique iranien depuis des décennies, a provoqué une onde de choc bien au-delà de la région, en ouvrant une période d’incertitude sur la succession à Téhéran et sur la réaction des réseaux politico-militaires liés à l’Iran au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen. Pour Washington et Tel-Aviv, l’opération est présentée comme un coup décisif contre « l’axe de la menace », mais pour beaucoup d’observateurs, elle risque d’ouvrir une phase de déstabilisation régionale, voire de guerres par procuration encore plus meurtrières.

3.       États-Unis : Trump entre discours martial, guerre commerciale et guerre tout court

Dans son discours sur l’état de l’Union, Donald Trump a tenté de tenir ensemble ces fronts multiples : soutien à Israël, fermeté vis-à-vis de l’Iran, pression continue sur la Russie, tout en défendant sa politique tarifaire comme une arme centrale de la souveraineté américaine. La rhétorique est celle d’une Amérique assiégée mais debout, qui revendique le droit d’employer tous les instruments – militaires, économiques, technologiques – pour préserver sa sécurité et son leadership. Pourtant, derrière l’assurance du verbe, l’exécutif doit composer avec un fait nouveau : la remise en cause par la Cour suprême d’une partie de ses outils tarifaires, ce qui l’oblige à réécrire une partie de son arsenal juridique. La contradiction est manifeste : proclamer la toute-puissance de l’État fédéral sur la scène internationale, tout en se heurtant, à l’intérieur, aux garde-fous d’une séparation des pouvoirs que la majorité des juges entend réaffirmer.

4.       La Cour suprême et la fièvre tarifaire : un président débouté, mais pas désarmé

En invalidant l’usage extensif de l’International Emergency Economic Powers Act pour imposer des tarifs généralisés à une large part des partenaires commerciaux, la Cour suprême a adressé un rappel à l’ordre à la Maison-Blanche : l’« urgence économique » ne saurait devenir un prétexte indéfini pour contourner le Congrès. Une partie des droits de douane décidés dans la foulée du premier mandat de Trump se retrouve fragilisée, obligeant l’administration à reconfigurer ses outils pour continuer à influencer les échanges internationaux. Loin de renoncer, le président évoque déjà de nouveaux schémas de taxation globale, inspirés d’anciennes lois commerciales ou de mécanismes de sécurité nationale, afin de réaffirmer une forme de protectionnisme offensif. Cette fuite en avant transforme la politique commerciale en champ de bataille juridique permanent, où chaque décision de justice devient le point de départ d’un nouvel exercice de contorsion législative.

5.       Alliés inquiets : Canada, Union européenne et le reste du monde entre soulagement et méfiance

Pour des partenaires comme le Canada et l’Union européenne, la décision de la Cour suprême apparaît d’abord comme une victoire symbolique : elle valide le discours de ceux qui dénonçaient des tarifs « injustifiés » frappant l’acier, l’aluminium, l’automobile et d’autres secteurs stratégiques. Mais ce soulagement se double d’une inquiétude tenace : si la jurisprudence peut limiter certaines mesures, elle ne calme pas la tentation américaine de brandir la menace tarifaire à chaque désaccord, qu’il soit commercial, environnemental ou géopolitique. Ottawa comme Bruxelles s’interrogent donc sur la fiabilité d’un partenaire qui alterne accord, sanction, exemption et renégociation au rythme des cycles politiques internes. Dans le même temps, le reste du monde observe ce débat avec une attention mêlée d’opportunisme, cherchant à tirer parti du repli relatif des États-Unis pour tisser de nouveaux liens commerciaux et stratégiques, y compris avec des puissances en conflit ouvert avec Washington.

II. HAÏTI EN CINQ SECOUSSES

1.       Insécurité et kidnapping : un pays otage de ses propres armes

En Haïti, la guerre n’a pas de front officiel, ni de déclaration solennelle, mais elle se lit dans les quartiers contrôlés par des gangs lourdement armés, dans les enlèvements quotidiens, dans les écoles fermées et les marchés désertés au moindre coup de feu. Le kidnapping est devenu une industrie criminelle à part entière, structurant une économie de la peur où chacun sait qu’il peut, du jour au lendemain, être réduit à une marchandise négociée en dollars. L’État, dépourvu de moyens, d’effectifs et parfois de volonté politique, peine à reprendre pied dans des zones où les groupes armés se substituent aux autorités, en imposant leur propre « ordre » social et fiscal. Cette situation ne se contente pas de déstabiliser la capitale : elle vide le pays de ses forces vives, encourage l’exil et ronge la confiance minimale nécessaire à toute vie collective.

2.       Fin de mandat du Conseil présidentiel : un Premier ministre seul au centre du jeu

Le 7 février, la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition a marqué la clôture officielle d’un dispositif conçu pour éviter le vide institutionnel après l’assassinat du président Jovenel Moïse et les années de dérive qui ont suivi. Le passage de témoin au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, désormais seul détenteur des prérogatives exécutives, ouvre une phase nouvelle, où le chef du gouvernement se retrouve à la fois arbitre, gestionnaire et symbole d’une transition sous pression. La question centrale est simple mais vertigineuse : s’agit-il d’une simple gestion des affaires courantes, en attendant un hypothétique retour à l’ordre constitutionnel, ou d’un mandat politique à part entière pour redéfinir les règles du jeu et organiser des élections crédibles ? Tant que la durée de la transition, ses étapes et ses garde-fous demeurent flous, le soupçon d’un pouvoir sans véritable compte à rendre ne pourra que prospérer.

3.       Un contrat de 500 millions de dollars pour le contrôle douanier : modernisation ou mise sous tutelle économique ?

Au sein de ce paysage instable, la révélation d’un contrat d’environ 500 millions de dollars pour le contrôle douanier a agi comme un révélateur des tensions entre impératif de modernisation et crainte de perte de souveraineté. D’un côté, l’argument des autorités est clair : face à l’ampleur de la contrebande, de la fraude et des pertes fiscales, confier à un opérateur spécialisé le contrôle des flux aux frontières permettrait d’augmenter les recettes, de réduire la corruption et de rationaliser les procédures. De l’autre, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de voir une fonction aussi stratégique – au cœur de la souveraineté économique – sous-traitée, au risque de placer des données sensibles et des leviers de politique publique entre des mains difficilement contrôlables. Dans un pays où la confiance dans l’État et dans les élites est déjà minimale, la moindre opacité sur les termes d’un tel contrat nourrit immédiatement les soupçons de capture et de dépendance.

4.       Un pacte avec les forces de la crise : rédemption ou recyclage des élites ?

Le « pacte » signé entre le gouvernement et plusieurs forces politiques, dont certaines ont largement contribué à la décomposition de l’État haïtien, se présente comme un cadre de stabilité et de co-responsabilité pour organiser la transition et les élections. Le texte promet concertation, partage des responsabilités et dépassement des querelles passées au bénéfice d’un intérêt national vaguement défini. Mais pour une partie de la société civile, des partis restés en marge de l’accord et de la diaspora, ce pacte ressemble surtout à une opération de recyclage : on réhabilite, au nom du réalisme et de la paix civile, les mêmes acteurs qui ont, hier encore, entretenu clientélisme, impunité et fragilisation des institutions. La ligne de fracture se déplace alors : non plus seulement entre pouvoir et opposition, mais entre un « club des signataires » et ceux qui refusent de cautionner un arrangement de sommet sans véritable débat national.

5.       Haïti sous regard extérieur : CARICOM, Washington et la tentation de la tutelle

Dans ce contexte, le déplacement du Premier ministre auprès de la CARICOM et l’implication active de Washington dans la gestion de la crise haïtienne donnent à la transition un relief international prononcé. Le soutien des partenaires régionaux et des États-Unis – qu’il s’agisse d’appui logistique, de projets de force multinationale, de sanctions ciblées ou de conditionnalités financières – est présenté comme indispensable pour restaurer la sécurité et créer un environnement propice à des élections. Mais cette aide a un prix politique : plus les décisions clés semblent prises sous l’œil, voire sous l’impulsion, des chancelleries étrangères, plus l’impression d’une tutelle s’installe, alimentant un sentiment de dépossession chez une population déjà largement exclue des mécanismes formels de décision. Haïti se retrouve ainsi dans une équation paradoxale : sans soutien extérieur, la crise paraît ingérable ; avec un soutien trop intrusif, la légitimité d’une transition nationale se trouve fragilisée.

III. REGARDS CROISÉS : QUAND LES CRISES SE RÉPONDENT

1.       De Kyev à Téhéran, de Port-au-Prince à Washington : la guerre comme toile de fond

Qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine, du conflit américano-israélo-iranien ou des violences multiformes qui ravagent Haïti, la guerre n’est plus un événement exceptionnel, limité dans le temps et l’espace ; elle devient un décor permanent, un horizon qui structure les décisions politiques et économiques. La mort du guide suprême iranien, les bombardements en Ukraine et les exactions des gangs haïtiens renvoient à une même incapacité des États à protéger leurs populations tout en préservant leur souveraineté. Dans ces contextes, la logique de l’« urgence » justifie tout : prolongation des états d’exception, compression des libertés, décisions prises dans le secret des états-majors et des cabinets. La question n’est plus seulement de savoir qui gagne ou perd militairement, mais quel type de société se construit à l’ombre de ces conflits prolongés.

2.       Tarifs, sanctions, contrats : les nouveaux visages de la puissance

Les tarifs américains, les sanctions contre des responsables étrangers, les contrats de contrôle douanier en Haïti ou les accords de sécurité au Moyen-Orient participent d’une même mutation : la puissance s’exerce de plus en plus par des instruments économiques et juridiques. Un gouvernement peut désormais frapper un adversaire en limitant son accès aux marchés, aux technologies, aux systèmes de paiement, ou en sous-traitant des fonctions souveraines à des acteurs privés ou internationaux. Dans le cas d’Haïti, le contrat douanier et les conditionnalités attachées à l’aide internationale posent la question de savoir qui, au fond, pilote les principaux leviers de l’État. Dans le cas des États-Unis, la prolifération d’outils tarifaires et de sanctions unilatérales interroge sur la frontière entre défense de la souveraineté et imposition extraterritoriale de normes nationales.

3.       Institutions sous tension, légitimités sous condition

La Cour suprême américaine, en rappelant au président les limites de son pouvoir tarifaire, montre qu’un État de droit peut encore imposer des bornes à un exécutif tenté d’étendre indéfiniment son champ d’action. À l’inverse, Haïti illustre ce qui se passe lorsque les institutions sont trop faibles pour contenir les ambitions, les arrangements et les dérives d’une classe politique en quête de survie. Dans les deux cas, cependant, la légitimité ne va plus de soi : aux États-Unis, une partie de la population perçoit les décisions de justice à travers le prisme partisan ; en Haïti, une partie du peuple regarde les pactes politiques comme autant de manœuvres d’élites déconnectées. La crise est donc double : crise de la sécurité, crise économique, mais aussi crise de confiance dans la capacité des institutions à produire autre chose que de la gestion de crise et de la communication.

CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES

Ce 28 février 2026, le monde donne l’impression d’un vaste carrefour où se croisent guerres déclarées, guerres larvées, guerres commerciales et guerres d’influence, sans que se dessine clairement une sortie de route. L’Ukraine s’enfonce dans un conflit de long terme qui redessine la sécurité européenne, le Moyen-Orient bascule dans une nouvelle phase d’instabilité avec la mort du guide suprême iranien, les États-Unis tentent de concilier démonstration de force et contraintes juridiques, tandis que leurs alliés oscillent entre alignement et défiance prudente. Haïti, au milieu de ce tumulte, incarne à sa manière une forme extrême de vulnérabilité : un État affaibli, une société épuisée, une transition encadrée de l’extérieur et minée de l’intérieur par la violence et les compromis opaques.

L’enjeu, pour Haïti comme pour le reste du monde, est de sortir de la logique du provisoire permanent. Tant que l’exception – sécuritaire, économique, institutionnelle – servira de règle implicite, les décisions continueront d’être prises à huis clos, sous la pression de l’instant, plutôt qu’au terme de véritables délibérations collectives. Il ne s’agit pas d’idéaliser un retour impossible à un « avant » plus stable, mais de reconnaître que la reconstruction des biens communs – la sécurité, la justice, la confiance dans les institutions – suppose autre chose que des pactes de circonstance, des tarifs de revanche ou des frappes spectaculaires. À défaut, la croisée des chemins où nous nous trouvons tous risque de n’être pas un lieu de choix, mais le point de départ d’une longue errance.

 

REFERENCES

1.       Nations unies, Conseil de sécurité, séances et rapports sur la situation en Ukraine, février 2026.

2.       Nations unies, déclarations de hauts responsables appelant à un recours renforcé aux moyens diplomatiques pour mettre fin à la guerre en Ukraine, Genève et New York, février 2026.

3.       Services de cartographie et d’analyse des conflits (instituts spécialisés, médias internationaux) : cartes des lignes de front et des territoires occupés en Ukraine, mises à jour de février 2026.

4.       Maison-Blanche, discours sur l’état de l’Union du président Donald Trump, février 2026 (sections relatives à la politique étrangère, au soutien à Israël, à l’Iran et à la politique commerciale).

5.       Cour suprême des États-Unis, arrêt de février 2026 limitant l’usage de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) pour l’imposition de tarifs généralisés.

6.       Analyses de centres de recherche et de revues spécialisées (think tanks, revues de relations internationales) sur l’impact politique et économique de la décision de la Cour suprême sur les tarifs Trump, février 2026.

7.       Communiqués et prises de position du gouvernement canadien concernant les tarifs américains et la décision de la Cour suprême, février 2026.

8.       Déclarations de responsables de l’Union européenne et documents de la Commission/du Conseil sur les relations commerciales avec les États-Unis et la remise en cause d’une partie des tarifs américains, février 2026.

9.       Articles de la presse internationale (économie, diplomatie) sur les projets de nouveaux mécanismes tarifaires aux États-Unis et les réactions des partenaires (Canada, Union européenne, autres), février 2026.

10.   Analyses et reportages sur l’escalade américano-israélo-iranienne, incluant frappes, cyberattaques et affrontements par procuration, février 2026.

11.   Articles et dossiers de presse sur l’élimination du guide suprême iranien, les scénarios de succession à Téhéran et les réactions des réseaux politico-militaires liés à l’Iran au Moyen-Orient, février 2026.

12.   Études d’experts et tribunes dans la presse arabophone, iranienne et internationale sur les conséquences régionales de la mort du guide suprême (équilibres internes en Iran, risques d’escalade, recomposition des alliances), février 2026.

13.   Reportages et enquêtes sur la situation sécuritaire en Haïti : montée en puissance des gangs armés, vagues de kidnapping, déplacements internes de population, début 2026.

14.   Textes officiels et compte-rendu de la fin de mandat du Conseil présidentiel de transition en Haïti et du transfert de pouvoirs au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, 7 février 2026.

15.   Couverture médiatique haïtienne et régionale sur la nouvelle configuration institutionnelle (Premier ministre en première ligne, disparition du Conseil présidentiel), février 2026.

16.   Articles de la presse haïtienne, notamment les journaux de référence, sur le contrat d’environ 500 millions de dollars relatifs au contrôle douanier (contenu, partenaires, controverses), février 2026.

17.   Analyses d’économistes, de fiscalistes et de spécialistes de la gouvernance en Haïti sur les enjeux de souveraineté et de transparence liés à la délégation du contrôle douanier, février 2026.

18.   Texte du « pacte » signé entre le gouvernement et plusieurs forces politiques haïtiennes pour la stabilité et l’organisation des élections, ainsi que les commentaires officiels des signataires, février 2026.

19.   Communiqués, tribunes et déclarations d’acteurs politiques, d’organisations de la société civile et de groupes non-signataires critiquant ce pacte et dénonçant un recyclage des élites, février 2026.

20.   Documents et prises de position de la CARICOM sur la crise haïtienne, la transition politique et la coopération régionale en matière de sécurité, début 2026.

21.   Déclarations officielles américaines (Département d’État, Maison-Blanche) et documents relatifs au soutien à la transition haïtienne : sanctions ciblées, appui sécuritaire, propositions de force multinationale, début 2026.

22.   Analyses académiques et articles d’opinion sur la notion de « tutelle » ou de « co-gouvernance » internationale appliquée au cas haïtien, parus dans la presse et les revues spécialisées, février 2026.