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samedi 17 janvier 2026

HAÏTI AU BORD DU GOUFFRE : UNE TRANSITION DE RUPTURE POUR EVITER LE POINT DE NON‑RETOUR

 

HAÏTI AU BORD DU GOUFFRE : UNE TRANSITION DE RUPTURE POUR EVITER LE POINT DE NON‑RETOUR

JEAN-ROBERT JEAN-NOEL

17 JANVIER 2026

Face à l’effondrement accéléré de l’État et à l’impossibilité d’organiser des élections crédibles en 2026, plusieurs propositions de transition sont soumises au grand public. Mais une en particulier retient mon attention, c’est celle du Groupe de Réflexions sur Haïti (GRH). En bref, c’est une proposition de transition de 24 mois, misant sur des technocrates intègres et un contrôle citoyen renforcé pour restituer le pouvoir à un peuple pris en otage par la violence et le chaos institutionnel.​ Rentrons maintenant dans les détails étalés sur 6 points,(i) Un pays en faillite existentielle, (ii) Une transition de rupture, pas un énième compromis, (iii) Conseil des sages, médiation et contrôle : la garde‑fou, (iv) Deux ans pour poser les fondations d’un État viable, (v) Transparence radicale et financement conditionnel, et (vi) « Rendre Haïti à ses enfants ».

1. Un pays en faillite existentielle

Haïti n’est plus seulement un pays en crise ; c’est un État en suspension, menacé d’effondrement systémique après sept années de décroissance économique, une pression fiscale tombée à 5% et un déficit commercial chronique qui saigne l’économie réelle. À cette faillite financière s’ajoutent dix ans sans élections, l’absence de Parlement depuis 2020, un appareil judiciaire paralysé et des institutions publiques devenues largement dysfonctionnelles.​

Sur le terrain, l’insécurité a redessiné la carte du pouvoir réel : des gangs armés contrôlent près de 80% de la capitale et s’étendent à une grande partie de l’Artibonite et du Centre, rendant l’accès à une majorité du territoire national tout simplement impossible. À cette violence diffuse répond une crise humanitaire aiguë, avec environ cinq millions de personnes en insécurité alimentaire, quelque 700 000 déplacés internes, des infrastructures en lambeaux, des routes impraticables, et un accès toujours plus précaire à l’électricité et à l’eau potable.​

Dans ce contexte, la crédibilité des autorités publiques atteint son niveau le plus bas des cinq dernières années, alors même qu’un Conseil présidentiel de transition (CPT) peine à démontrer sa capacité à conduire le pays vers une sortie de crise ordonnée. Pour le Groupe de réflexion Haïti, persister à organiser des élections générales en 2026 reviendrait à jouer avec l’allumette de la légitimité dans un baril de poudre sociale : le scrutin serait soit annulé, soit capturé par la violence, au prix d’un gaspillage de ressources déjà raréfiées.​

2. Une transition de rupture, pas un énième compromis

C’est dans ce paysage de ruines institutionnelles que le GRH propose une transition d’un type particulier : une « transition de rupture » limitée à deux ans, placée sous contrôle étroit et assumée par des compétences techniques plutôt que par des ambitions partisanes. Le cadre constitutionnel assumé est celui de l’article 149 de la Constitution de 1987, qui permet de mobiliser la Cour de cassation pour garantir la continuité de l’État.​

L’architecture proposée repose sur trois piliers : un gouvernement de transition de 11 membres, un Conseil des sages chargé de superviser l’action de l’exécutif, et un Conseil de médiation pour sécuriser la transmission du pouvoir entre le CPT et le président intérimaire issu de la Cour de cassation. Internationale national de suivi – limité à un rôle d’observation, d’accompagnement technique et de soutien logistique sécurisé – complète le dispositif, avec un financement conditionné aux résultats.​

Le gouvernement de transition rassemblerait un président intérimaire, un Premier ministre et un maximum de 11 ministres, pour un mandat de 24 mois non renouvelable, explicitement interdit de toute prolongation. Tous seraient des technocrates haïtiens du pays ou de la diaspora, sans affiliation politique active depuis au moins cinq ans et surtout inéligibles aux prochaines échéances électorales, ce qui constitue une ligne rouge majeure de la proposition.​

Les critères sont stricts : le Premier ministre devrait disposer d’au moins 15 ans d’expérience en gestion, les ministres d’au moins 10 ans dans leur domaine, chacun étant tenu de présenter un plan d’action technique détaillé sur deux ans et de se soumettre à une évaluation trimestrielle. Le président intérimaire, désigné selon l’article 149, le président de la Cour de cassation ou, à défaut, parmi les juges les plus anciens, aurait un rôle essentiellement protocolaire et constitutionnel, garant de la continuité étatique mais non moteur politique de la transition.​

3. Conseil des sages, médiation et contrôle : la garde‑fou

Le cœur politique de la proposition réside peut‑être moins dans le gouvernement que dans ses contre‑pouvoirs institutionnalisés. Le Conseil des sages, composé de sept personnalités respectées issues des différentes régions d’Haïti, de la société civile et de la diaspora, se verrait confier un mandat de contrôle, de supervision et d’évaluation indépendante des actions de l’État, avec l’obligation de rendre publics tous ses rapports.​

Le Conseil de médiation, lui, aurait pour mission d’organiser la transition entre le Conseil présidentiel de transition et l’autorité intérimaire constitutionnelle, en respectant un calendrier serré : activation en 48 heures, convocation du CPT et de la Cour de cassation, transfert du pouvoir en sept jours, et cérémonie officielle pour acter la fin du CPT. Composé de cinq personnalités intègres et respectables issues notamment de l’Église catholique, du GRH, de l’Université d’État d’Haïti, de la diaspora et de la presse, il se dissoudrait automatiquement après l’installation du nouveau président intérimaire.​

Enfin, un Comité international de suivi, sans ingérence directe dans la décision politique, assurerait l’observation du processus, l’accompagnement technique, le soutien logistique sécurisé et le contrôle d’un financement transparent, strictement lié aux résultats atteints. De cette façon, la proposition tente d’équilibrer souveraineté haïtienne, contrôle citoyen et garanties minimales pour des partenaires internationaux souvent échaudés par l’inefficacité de l’aide.​

4. Deux ans pour poser les fondations d’un État viable

La transition se structure autour d’un calendrier en deux temps : une première année dédiée aux fondations et aux élections locales ; une deuxième focalisée sur la reconstruction institutionnelle et la « complétion démocratique ». Durant la première année, le gouvernement de transition devrait répondre aux urgences sécuritaires, économiques, humanitaires et infrastructurelles, lancer une conférence nationale pour définir le projet de société pour les 20 à 25 prochaines années, réformer en profondeur la diplomatie haïtienne et reprendre le contrôle des frontières.​

Cette même période serait marquée par l’organisation d’élections locales (municipalités, CASEC), permettant de réancrer la légitimité politique au niveau des collectivités territoriales. La deuxième année verrait la poursuite des actions d’urgence, la préparation technique des élections législatives et présidentielle, la remise en fonctionnement effectif du Parlement, et enfin la tenue des élections parlementaires et de l’élection présidentielle, avec transfert pacifique et ordonné du pouvoir.​

Les objectifs sont déclinés en résultats mesurables : reprise du contrôle étatique sur les axes routiers principaux, sécurisation de zones humanitaires dans les dix départements, recrutement et formation accélérée d’au moins 5 000 policiers et renforcement de l’armée, notamment au niveau des régions du pays, avec des dispositions particulières dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Sur le plan social, la transition viserait la réouverture de 80% des écoles en zones sécurisées, la distribution d’un million de repas quotidiens via des cantines populaires et scolaires, l’accès aux soins de santé primaire pour 70% de la population et des abris décents pour 100% des déplacés identifiés.​

Sur le versant économique, le texte prévoit l’injection annuelle de 500 millions de dollars pour des projets d’emplois publics et privés inspirés du modèle des programmes de travaux communautaires, le soutien à 10 000 petites et moyennes entreprises, y compris les « Madan Saras », la révision de la politique de crédit et un programme agricole d’urgence touchant 500 000 bénéficiaires en cultures vivrières. La transparence occupe une place centrale : tous les contrats publics seraient mis en ligne, un portail budgétaire unique serait créé, un audit complet des grandes institutions de l’État serait réalisé, et une institution de contrôle financier dotée de réels pouvoirs d’audit serait mise sur pied.​

5. Transparence radicale et financement conditionnel

La proposition du GRH s’affirme aussi comme une rupture avec les pratiques opaques qui ont miné la confiance dans la gestion publique. Elle prévoit un « portail public » donnant accès en temps réel à tous les contrats, dépenses et rapports, des audits trimestriels du Conseil des sages, des audits semestriels par des experts internationaux, et la supervision des comptes bancaires par une institution financière internationale jugée neutre.​

L’évaluation de la transition s’appuierait sur 12 indicateurs clés – couvrant notamment la sécurité, l’inflation et l’accès aux services – avec des points de contrôle tous les six mois et un système d’alerte automatique en cas de déviation de plus de 20% des objectifs. En cas de manquements éthiques, la sanction serait immédiate : révocation dans les 48 heures, inéligibilité à vie aux fonctions publiques pour détournement, et poursuites judiciaires accélérées pour corruption avérée.​

Le financement reposerait sur un compte spécial, avec triple signature obligatoire, des fonds alloués par appels d’offres et des paiements strictement conditionnés aux résultats, après vérification indépendante à chaque tranche. Les sources envisagées sont la réaffectation du budget national (45%), l’aide internationale coordonnée (40%), les contributions de la diaspora via un mécanisme sécurisé (10%) et des partenariats public‑privé ciblés (5%), pour un budget d’environ 5 milliards de dollars par an orienté vers l’investissement.​

6. « Rendre Haïti à ses enfants »

Au‑delà de l’ingénierie institutionnelle, la proposition du GRH est traversée par une ambition politique simple : replacer le peuple haïtien au centre du jeu, après une longue séquence où les transitions se sont succédé sans jamais réellement changer la donne. Elle offre des garanties différenciées : pour la population, un processus contrôlé par des Haïtiens, centré sur les besoins vitaux et préparant de vraies élections ; pour la communauté internationale, un cadre limité à deux ans, avec supervision indépendante et meilleure efficacité de l’aide ; pour la région caribéenne, la perspective d’une stabilisation durable et d’une réduction des flux migratoires forcés.​

Le GRH, qui assume la paternité de ce cadre, se positionne comme acteur de supervision citoyenne, de facilitation du dialogue et de contribution à la conférence nationale, en coopération avec des Haïtiens de l’intérieur et de la diaspora. La transition proposée ne prétend pas être une solution miracle, mais se veut un passage étroit, rigoureusement balisé, pour sortir d’un cycle de transition interminable et « rendre Haïti à ses enfants » sur une base plus viable, avec un horizon d’espoir renouvelé.​