TRUMP, L’EUROPE ET LA SOUVERAINETE CONFISQUEE, VENEZUELA, GROENLAND,
UKRAINE : LA PREMIERE ANNEE D’UN EMPIRE SANS ALLIES
Par JEAN-ROBERT JEAN-NOËL
22 JANVIER 2026
Introduction
Un an après son retour à la Maison‑Blanche, Donald Trump a transformé la
relation transatlantique en un champ de tension permanent. Au‑delà des slogans
nationalistes et des postures électoralistes, une question plus profonde surgit
: les États‑Unis considèrent‑ils encore l’Union européenne comme un partenaire
souverain, ou seulement comme un marché à discipliner et un glacis stratégique
à contrôler ? Dans le même mouvement, Washington mène une intervention risquée
au Venezuela, brandit la menace contre Cuba, le Mexique et la Colombie, relance
son obsession pour le Groenland et parle désormais de ses alliés comme de
débiteurs ingrats plutôt que comme de codécideurs.
C’est dans ce contexte de durcissement généralisé que se déploie, au fil de
cette première année, une hégémonie américaine sans complexes. Face à cette
offensive tous azimuts, l’Europe hésite entre protestation verbale, riposte
commerciale et quête d’« autonomie stratégique », sans toujours disposer des
moyens de ses ambitions. Dans l’ombre de l’Ukraine, où la lassitude américaine
nourrit le sentiment d’abandon, et sur fond de politiques migratoires brutales
et de guerre tarifaire permanente, se dessine un nouveau paysage : celui d’un
empire qui n’a plus vraiment d’amis, seulement des sujets à mettre en ligne, de
Caracas à Bruxelles, d’Ottawa à Nuuk (capitale de Groenland).
I. Une hégémonie américaine sans complexes
1. Venezuela : laboratoire d’un néo‑impérialisme
pétrolier
L’intervention américaine au Venezuela, présentée comme une opération de «
restauration de la démocratie » et de « lutte contre le narcotrafic »,
s’apparente de plus en plus à une mise sous tutelle assumée d’un État
producteur de pétrole. Washington évoque désormais la nécessité de « diriger »
le pays pendant une période de transition, tout en organisant la mainmise de
facto sur une partie de la rente pétrolière, officiellement pour financer la
reconstruction, officieusement pour soulager les tensions budgétaires
américaines.
Ce dispositif rappelle les vieux schémas de gestion coloniale de la dette :
contrôle des infrastructures stratégiques, commande de la politique économique,
conditionnalité politique et sécuritaire, présence permanente de conseillers et
de forces étrangères. Le Venezuela devient un laboratoire où l’administration
Trump teste une forme nouvelle de protectorat énergétique, au moment même où la
transition écologique piétine et où les hydrocarbures demeurent l’ossature de
la puissance américaine.
Derrière ce laboratoire vénézuélien, c’est toute l’architecture de
l’hémisphère occidental qui se trouve redessinée.
2. Cuba, Mexique, Colombie : l’hémisphère sous
surveillance
Autour de ce centre de gravité, les pressions se répercutent sur les
voisins immédiats de Caracas. Cuba est à nouveau explicitement désignée comme
cible potentielle d’une escalade, au nom de ses liens avec le pouvoir
vénézuélien et de son rôle supposé dans les réseaux criminels régionaux. Le
Mexique et la Colombie, quant à eux, sont sommés d’accepter une coopération
sécuritaire asymétrique : opérations conjointes contre les cartels, extension
de la présence militaire américaine, durcissement des accords de réadmission
des migrants, injonctions à militariser leurs propres frontières.
Dans ce contexte, la vieille doctrine Monroe retrouve une jeunesse
agressive. Là où, hier, l’hémisphère occidental était surtout une « zone
d’influence », il tend aujourd’hui à devenir un espace de projection directe,
justifiée par la lutte contre le crime, l’immigration irrégulière et la
rivalité avec la Chine. La souveraineté de ces États est tolérée tant qu’elle
s’aligne ; au‑delà, elle est présentée comme une menace à neutraliser.
Mais l’ambition de Washington ne se limite pas à son « arrière‑cour »
latino‑américaine : elle remonte désormais jusqu’aux marges glacées de
l’Atlantique Nord.
3. Groenland : un territoire comme butin
stratégique
Le Groenland, longtemps périphérique dans les débats stratégiques, se
retrouve soudain au cœur de cette nouvelle cartographie du pouvoir. Territoire
autonome, rattaché au Danemark et inséré dans l’OTAN, il est vu à Washington
comme un triple enjeu : bouclier militaire face à la Russie, verrou sur les
routes maritimes de l’Arctique et réserve de ressources minières et
énergétiques. L’idée jadis moquée d’ « acheter » le Groenland ressurgit sous
une forme plus inquiétante, à travers des propositions de changement de statut,
des pressions directes sur Copenhague et des menaces de sanctions contre
l’Union européenne si celle‑ci s’y oppose trop fermement.
Là, ce n’est plus seulement la diplomatie agressive qui est en jeu, mais la
possibilité d’une remise en cause unilatérale de l’intégrité territoriale d’un
État membre de l’UE et de l’OTAN. L’empire ne se contente plus de fixer les
règles ; il envisage d’en modifier les frontières.
II. L’Union européenne : entre sursaut et
impuissance
Face à cette montée en puissance d’un empire sans complexes, l’Union
européenne se voit sommée de choisir entre indignation symbolique et
affirmation réelle de sa souveraineté.
1. Résolutions indignées et riposte commerciale
Les institutions européennes ont d’abord réagi avec les instruments
qu’elles connaissent le mieux : déclarations, résolutions et procédures
juridiques. Le Parlement européen a adopté des textes dénonçant les pressions
américaines sur le Danemark, rappelant que le statut du Groenland ne peut être
modifié que par une décision conjointe de Copenhague et de Nuuk, et que toute
tentative d’annexion ou de changement imposé constituerait une violation grave
du droit international.
Sur le plan économique, la Commission a suspendu l’approbation d’un accord
commercial clé avec les États‑Unis, en liant explicitement la poursuite des
discussions à l’abandon des menaces tarifaires utilisées comme levier
territorial. Bruxelles laisse entendre que toute surtaxe punitive visant les
exportations européennes au nom de la « sécurité nationale » pourrait être
suivie de contre‑mesures proportionnées, rompant avec l’attitude de retenue des
dernières années.
Ces gestes, encore timides, s’accompagnent toutefois d’une évolution du
discours de certains dirigeants européens.
2. Macron, Berlin et la dénonciation de la «
subordination »
En première ligne, Paris et Berlin tentent de nommer ce que beaucoup, à
Bruxelles, préfèrent encore euphémiser. Emmanuel Macron accuse la stratégie
commerciale et géopolitique de Washington d’avoir pour objectif de «
subordonner » l’Europe, en la divisant pays par pays et en conditionnant
l’accès au marché américain à des concessions politiques et stratégiques.
Berlin, plus discret sur la scène publique, partage largement ce diagnostic
dans les cercles diplomatiques et économiques.
Pourtant, ces proclamations se heurtent à une réalité tenace : l’économie
allemande reste de facto dépendante du marché américain et de la stabilité du
dollar, tandis que l’architecture de sécurité européenne demeure largement
arrimée aux capacités militaires des États‑Unis. L’Union parle la langue de la
souveraineté, mais vit encore sous régime de dépendance, prise en étau entre
ses intérêts commerciaux, son besoin de protection et la volonté affichée de se
doter d’une « autonomie stratégique ».
III. Ukraine, OTAN et l’ombre portée de l’abandon
La question de la souveraineté européenne ne se joue pourtant pas seulement
au Groenland ou dans les arènes commerciales : elle se joue aussi,
dramatiquement, sur les champs de bataille ukrainiens.
1. L’Ukraine reléguée au second plan
La guerre en Ukraine se poursuit, mais elle a cessé d’être la priorité
politique de la Maison‑Blanche. La focalisation américaine sur l’hémisphère
occidental, la confrontation commerciale avec la Chine et l’agenda interne
obsédé par l’immigration relèguent le dossier ukrainien au second plan. L’aide
militaire et financière n’est pas interrompue, mais elle se fait plus
parcimonieuse, plus conditionnelle, plus intégrée à une logique de négociation
globale avec Moscou.
Pour les Européens, ce déplacement est lourd de conséquences. La
perspective d’un accord bilatéral entre Trump et Poutine, validant certaines
conquêtes territoriales russes en échange d’un cessez‑le‑feu et d’un
relâchement des sanctions, réactive un vieux cauchemar : celui d’une Europe
traitée comme théâtre secondaire d’un marchandage entre superpuissances.
L’impression d’abandon n’est plus seulement ukrainienne ; elle gagne Varsovie,
Vilnius, Berlin, Paris.
Ce glissement de priorité ne remet pas seulement en cause le sort de Kiev ;
il interroge la nature même du lien transatlantique.
2. OTAN : alliance ou tutelle ?
Au centre de ce questionnement se trouve une institution vieille de 75 ans
: l’OTAN, partagée entre alliance défensive et instrument de tutelle. D’un
côté, l’Alliance apparaît plus indispensable que jamais pour les pays d’Europe
centrale et orientale, qui ne conçoivent pas leur sécurité hors du parapluie
américain. De l’autre, la rhétorique de Trump, évoquant un désengagement
conditionnel, voire une « protection à la carte » fondée sur les contributions
financières, transforme la solidarité atlantique en relation contractuelle
révocable.
L’UE se retrouve alors dans une double dépendance : dépendance militaire
envers une puissance qui menace de redéfinir unilatéralement les termes de la
défense collective, et dépendance économique envers ce même partenaire, qui
n’hésite pas à manier l’arme tarifaire contre ses propres alliés. L’Europe
découvre que sa sécurité et sa prospérité peuvent devenir des instruments de
pression dans une négociation permanente avec Washington.
IV. Immigration, déportation et guerre tarifaire :
un empire qui exporte ses crises
Tandis que la guerre devient un arrière‑plan lointain, c’est sur un autre
terrain que l’administration Trump durcit encore le rapport de force : celui de
l’intérieur, avec la migration et la guerre économique.
1. La déportation de masse comme politique de
puissance
Au cœur du dispositif trumpiste se trouve une politique migratoire
transformée en machine de guerre sociale et diplomatique. Les budgets alloués
au mur frontalier, aux agences chargées des expulsions et aux centres de
détention connaissent une inflation spectaculaire, au point de nourrir l’idée
d’un véritable « complexe déportation‑industriel ». L’appareil d’expulsion ne
se contente pas de gérer les flux : il reconfigure les rapports avec le
Mexique, l’Amérique centrale et, au‑delà, avec l’ensemble du Sud global.
Des milliers de migrants sont renvoyés vers des pays où ils n’ont parfois
plus de liens effectifs, tandis que les gouvernements voisins sont sommés
d’ouvrir des camps, de signer des accords asymétriques de réadmission et de
militariser leurs propres frontières. La question migratoire devient ainsi un
instrument de domination régionale, un moyen d’exporter les crises sociales
américaines et de construire une image d’autorité intérieure. L’Europe observe
ce spectacle avec un mélange d’indignation officielle et de malaise, consciente
qu’elle mène elle‑même, en Méditerranée, des politiques qui s’en rapprochent
parfois dangereusement.
Là encore, le dedans et le dehors se mêlent : ce qui se décide aux
frontières et dans les centres de rétention pèse directement sur l’équilibre
social et économique.
2. Tarifs, inflation et paupérisation
La même logique se retrouve dans l’usage extensif de l’arme tarifaire,
présentée comme une protection du « peuple » contre la mondialisation, mais
dont les effets réels sont tout autres. La généralisation des droits de douane
au nom de la « sécurité nationale » et de « l’urgence économique » crée un
climat d’incertitude permanente pour les entreprises, les travailleurs et les
consommateurs. Les chaînes de valeur sont reconfigurées sous la contrainte, les
coûts augmentent, les investissements se reportent.
Les effets distributifs sont clairs : les ménages les plus modestes, aux
États‑Unis comme en Europe, paient le prix de la hausse des coûts sur
l’alimentation, l’énergie et les biens manufacturés. Les grandes firmes, elles,
disposent des leviers pour contourner une partie de ces hausses, par la
relocalisation sélective, l’optimisation fiscale ou la pression sur les
salaires. La guerre tarifaire, vendue comme une revanche des classes
populaires, protège surtout les secteurs militaro‑industriel, pétrolier et sécuritaire,
qui sortent renforcés de cette première année de mandat.
V. Canada, Mexique, Europe : les alliés vus comme
variables d’ajustement
À mesure que cette politique se durcit, les alliés historiques des États‑Unis
découvrent qu’ils ne sont plus des partenaires privilégiés, mais des variables
d’ajustement dans une stratégie de puissance recentrée sur l’hémisphère
occidental.
1. Canada et Groenland : glacis ou partenaires ?
Le Canada, pris entre la pression américaine sur l’Arctique et sa
solidarité avec le Danemark, illustre l’isolement croissant de certains alliés
traditionnels. Washington attend d’Ottawa qu’il s’aligne sur ses ambitions
groenlandaises et qu’il renforce sans conditions l’architecture militaire
nordique ; en retour, la diplomatie canadienne tente de préserver une façade
d’unité occidentale sans abandonner les principes de souveraineté et de droit
international.
Le Groenland devient ainsi le miroir déformant d’une relation plus large :
les alliés ne sont acceptés comme tels que s’ils renoncent à une part de leur
autonomie. Faute de quoi, ils sont traités en obstacles à contourner ou en
adversaires à punir économiquement. La question posée à Copenhague et à Ottawa
est la même que celle qui se pose à Berlin et à Paris : jusqu’où accepter la
pression sans rompre le lien stratégique ?
Au nord comme au sud, la géographie dit la même chose : être proche des
États‑Unis, c’est désormais être en première ligne des chocs politiques et
économiques.
2. Mexique et Europe : zones tampons
Si le Canada affronte ces tensions dans un registre feutré, le Mexique les
vit dans leur forme la plus brutale. La menace d’opérations militaires contre
les cartels, l’externalisation de la frontière américaine vers le sud et la
multiplication des expulsions massives font du territoire mexicain une zone
tampon où s’accumulent les crises exportées par la société américaine.
L’Europe, elle, expérimente une version plus sophistiquée du même schéma.
Espace de projection des guerres américaines à travers l’OTAN, marché
d’absorption des produits et normes venus des États‑Unis, relais des sanctions
décidées à Washington, elle se retrouve souvent en première ligne des
répercussions – afflux de réfugiés, chocs énergétiques, turbulences financières
– sans avoir été pleinement associée aux décisions initiales. Dans les deux cas,
la souveraineté proclamée se heurte à la réalité d’un rapport de forces
structurellement déséquilibré.
Conclusion : vers quel ordre mondial ?
Au terme de cette première année de mandat, un constat s’impose : ce ne
sont pas seulement les politiques américaines qui ont changé, mais la manière
dont elles redessinent l’équilibre mondial. L’hégémonie américaine assume de
moins en moins le langage du droit et du multilatéralisme, et de plus en plus
celui du fait accompli, de la coercition économique, de la hiérarchisation
ouverte des souverainetés.
Pour l’Union européenne, cette rupture fait tomber une illusion : celle
d’un « Occident » homogène, fondé sur des valeurs et des intérêts réellement
partagés. En découvrant que son principal allié peut aussi être son principal
facteur de vulnérabilité, l’UE est contrainte de penser la souveraineté
autrement que comme slogan. Soit elle accepte de devenir un protectorat
sophistiqué – doté d’un grand marché, mais privé d’autonomie stratégique –,
soit elle entreprend, tardivement, d’articuler défense, énergie, industrie et
diplomatie sans tutelle.
Pour le reste du monde, du Venezuela à Haïti, de l’Afrique de l’Ouest à
l’Indo‑Pacifique, la recomposition en cours ouvre autant de dangers que de possibilités.
Dangers, parce qu’un empire inquiet, obsédé par la perte relative de sa
puissance, est souvent tenté par les aventures militaires et les surenchères
nationalistes. possibilités, parce que la diversification des alliances, la
montée de puissances régionales et l’épuisement du modèle néolibéral créent un
espace, même étroit, pour inventer d’autres formes de coopération et de
développement.
Reste une question, qui traverse toutes les périphéries : l’Europe saura‑t‑elle
enfin rejoindre ce mouvement, non pas en surplomb mais en partenaire à part
entière, ou restera‑t‑elle prisonnière d’un face‑à‑face asymétrique avec une
Amérique qui ne croit plus à la communauté de destin, mais seulement à la
balance des forces ?
Références
- Conseil des relations étrangères
(CFR), analyses sur l’offensive américaine au Venezuela et la désignation
de groupes criminels comme organisations terroristes, 2025–2026.
- CNN, reportages sur les déclarations
de Donald Trump visant le Venezuela, Cuba, le Mexique, la Colombie et le
Groenland, janvier 2026.
- The New York Times, entretiens
présidentiels sur la durée et la nature de la tutelle américaine au
Venezuela, janvier 2026.
- Wikipedia, « 2026 United States
intervention in Venezuela », synthèse des opérations et des objectifs
affichés par l’administration Trump.
- Atlantic
Council, « Trump’s quest for Greenland could be NATO’s darkest hour »,
analyse des conséquences pour l’OTAN et l’Europe, janvier 2026.
- NBC News, « Trump’s latest Western
Hemisphere fixation: Canada », article sur les répercussions pour le
Canada et l’Arctique, janvier 2026.
- Peterson Institute for International
Economics (PIIE), analyses juridiques et économiques sur la nouvelle vague
de tarifs de Trump et le rôle de l’« urgence ».
- Council
on Foreign Relations, « ICE and Deportations: How Trump Is Reshaping
Immigration Enforcement », 2025.
- Brennan
Center for Justice, « Big Budget Act Creates a ‘Deportation‑Industrial
Complex’ », août 2025.