Rechercher dans ce blog et le WEB

mercredi 20 mai 2026

HAÏTI À LA CROISÉE DES CHEMINS No 69 : REBÂTIR L’AGRICULTURE POUR REBÂTIR LE PAYS : NÉCESSITÉ D’UNE NOUVELLE POLITIQUE PUBLIQUE AGRICOLE

 

HAÏTI À LA CROISÉE DES CHEMINS No 69 : REBÂTIR L’AGRICULTURE POUR REBÂTIR LE PAYS : NÉCESSITÉ D’UNE NOUVELLE POLITIQUE PUBLIQUE AGRICOLE

JEAN-ROBERT JEAN-NOËL

20 MAI 2026

Le 1er mai 2026, à l’occasion de la Fête de l’agriculture et du travail, j’ai produit un article sur l’agriculture : « Relancer l’agriculture haïtienne, une urgence nationale ». L’idée cachée derrière ce cri d’alarme, c’était de pousser le pays à prendre conscience de la situation actuelle du secteur agricole. La disponibilité alimentaire du pays dépend en majeure partie de l’étranger (65% de produits importés), le secteur agricole ne contribue qu’à 35%. Faute de moyens et d’insécurité, la frange de la population la plus vulnérable n’arrive pas à accéder à cette disponibilité. D’où la crise alimentaire qui touche plus de 50% de la population haïtienne. Aujourd’hui, je reviens sur le sujet en incitant les décideurs politiques à se pencher sur une nouvelle politique agricole ; car la politique agricole 2010-2025 est caduque depuis 2025. C’est dans ce contexte que je produis ce nouvel article consacré à l’agriculture haïtienne, une sorte de plaidoyer : « HAÏTI À LA CROISÉE DES CHEMINS No 69 : REBÂTIR L’AGRICULTURE POUR REBÂTIR LE PAYS : NÉCESSITÉ D’UNE NOUVELLE POLITIQUE PUBLIQUE AGRICOLE. »

Replacer l’économie rurale au centre du projet national

En effet, Haïti ne pourra pas se reconstruire durablement sans une refondation profonde de son agriculture. Dans un pays où la vie rurale demeure au cœur des équilibres sociaux, économiques et alimentaires, l’avenir national se joue aussi dans les champs, sur les pentes, dans les périmètres irrigués, dans les étables et sur les rivages [1][2][5]. Or, pendant trop longtemps, l’agriculture a été reléguée au rang de secteur d’appoint, alors qu’elle devrait être pensée comme l’un des socles de la souveraineté nationale.

Le temps est venu de changer d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de produire davantage, mais de reconstruire un système agricole capable de nourrir la population, de créer des emplois, de retenir les jeunes en milieu rural et de redonner de la valeur au travail de la terre. C’est tout le sens d’une nouvelle politique agricole haïtienne sur dix ans : replacer l’économie rurale au centre du projet national [4][6][19].

Une urgence devenue structurelle

Le constat est désormais largement partagé. L’agriculture haïtienne cumule des fragilités anciennes : faible productivité, dégradation des sols, infrastructures insuffisantes, accès limité au crédit, services techniques trop faibles, commercialisation chaotique et vulnérabilité extrême aux chocs climatiques [1][6][7]. À cela s’ajoutent la pression foncière, les conflits d’usage et l’érosion avancée des bassins versants, qui réduisent chaque année un peu plus la base productive du pays [8][1][16].

Mais la crise agricole haïtienne ne se limite pas à la production végétale. Elle touche aussi l’élevage, qui reste l’un des amortisseurs les plus précieux de la pauvreté rurale, ainsi que la pêche artisanale, trop souvent reléguée à l’arrière-plan alors qu’elle représente une source essentielle de protéines et de revenus pour des milliers de familles [3][4][5]. Une politique agricole digne de ce nom ne peut donc plus ignorer ces deux piliers.

Produire, mais autrement

La première exigence d’une politique agricole nouvelle est claire : produire davantage, mais produire autrement. Cela suppose d’investir dans l’eau, les routes rurales, le stockage, les intrants, la recherche appliquée et la vulgarisation de proximité [4][6][19]. Cela suppose aussi de sortir de la logique du saupoudrage pour adopter une logique de filières, dans laquelle chaque territoire développe ses avantages comparatifs selon ses sols, son climat, ses ressources et ses débouchés.

L’enjeu n’est pas de tout faire partout, mais de mieux organiser ce qui existe déjà. Certaines zones doivent être orientées vers les cultures vivrières, d’autres vers les cultures de rente, d’autres encore vers les marchés urbains, l’exportation ou la transformation agroalimentaire [4][5][23]. Une agriculture moderne n’est pas une agriculture dispersée ; c’est une agriculture lisible, structurée et soutenue.

Le poids du foncier et de l’eau

Aucune politique agricole sérieuse ne peut faire l’économie de la question foncière. Lorsque la terre n’est pas sécurisée, le paysan investit peu, le crédit ne suit pas et les conflits s’accumulent [4][5][9]. Sécuriser les droits d’usage, clarifier les exploitations, protéger les petits producteurs et faciliter l’accès des jeunes et des femmes à la terre : voilà une condition décisive pour relancer l’investissement rural.

À cette question s’ajoute celle de l’eau, ressource aussi précieuse que mal gérée. Chaque périmètre irrigué devrait être conçu avec son bassin versant, ses sous-bassins immédiats, ses pentes, ses ravines et ses zones de recharge [8][1][19]. Sans gestion intégrée des sols et de l’eau, les aménagements se dégradent souvent plus vite qu’ils n’ont été réalisés. Il faut donc articuler irrigation, conservation des sols et reboisement dans une même stratégie territoriale.

L’élevage comme capital vivant

Dans le monde rural haïtien, l’élevage n’est pas un secteur marginal. Il constitue une forme d’épargne, une réserve de sécurité et un complément indispensable aux revenus agricoles [3][5]. Lorsqu’une famille possède quelques bêtes, elle dispose d’un filet de protection contre les aléas climatiques, les chocs économiques ou les mauvaises récoltes. C’est pourquoi l’élevage doit être pleinement intégré à la politique agricole, au même titre que les cultures.

Cela implique des services vétérinaires plus accessibles, une meilleure alimentation du bétail, des programmes de santé animale, ainsi que des appuis ciblés à la volaille, aux petits ruminants, au bétail laitier et aux chaînes de transformation [3][4][8]. Il faut aussi relier davantage l’élevage au marché, car un cheptel sans débouchés ne peut ni se moderniser ni accroître durablement les revenus.

La pêche, oubliée mais vitale

La pêche artisanale et l’aquaculture méritent, elles aussi, une place plus visible dans la politique agricole [4][5]. Dans les zones côtières et riveraines, elles contribuent à la sécurité alimentaire, soutiennent l’économie locale et fournissent des protéines à un coût relativement accessible. Pourtant, les pêcheurs travaillent souvent avec peu d’équipement, peu d’encadrement et une capacité limitée de conservation ou de commercialisation.

Le défi n’est pas seulement de pêcher davantage. Il faut aussi mieux organiser les communautés de pêcheurs, moderniser les embarcations et les outils, renforcer la chaîne du froid, développer la transformation et préserver les ressources halieutiques [4][10]. L’aquaculture de proximité peut également ouvrir des perspectives nouvelles, à condition d’être soutenue par des dispositifs techniques et financiers adaptés et par une gouvernance plus solide des zones côtières [3][4].

Financer l’ambition

Aucun de ces objectifs ne sera crédible sans financement. Une politique agricole sans ressources devient vite un catalogue d’intentions. Il faut donc mettre en place des mécanismes stables : un fonds national d’investissement agricole, des crédits adaptés aux petits producteurs, des garanties de risque, des subventions ciblées et des partenariats solides avec le secteur privé [4][6][19].

Le financement ne doit pas servir uniquement à acheter du matériel ou à lancer des projets ponctuels. Il doit accompagner les producteurs dans la durée, soutenir la transformation locale, encourager les investissements privés et renforcer les organisations de producteurs. C’est à cette condition que l’on pourra passer d’une agriculture de survie à une agriculture d’accumulation et de développement.

Gouverner autrement

La meilleure politique du monde reste impuissante si l’institution qui la porte est faible. Le ministère de l’Agriculture doit donc être renforcé, mais il faut aussi améliorer la coordination entre l’État, les collectivités territoriales, les organisations paysannes, les opérateurs privés et les partenaires internationaux [4][6]. La gouvernance agricole doit devenir plus lisible, plus territoriale et plus redevable.

Ce changement implique de faire réellement confiance aux acteurs locaux. Les organisations de producteurs doivent participer à la planification comme à la mise en œuvre. Les territoires doivent devenir des espaces de décision, et non de simples lieux d’exécution. Une agriculture durable ne se décrète pas d’en haut : elle se construit avec celles et ceux qui la pratiquent chaque jour.

Pour une renaissance rurale

Au fond, la question agricole en Haïti dépasse l’agriculture elle-même. Elle touche à la dignité du travail, à la sécurité alimentaire, à l’emploi des jeunes, à la stabilité des campagnes et à la capacité du pays à se projeter dans l’avenir. On ne rebâtira pas Haïti sans rebâtir son monde rural [1][2][5][24].

La nouvelle politique agricole doit donc être comprise comme une politique de renaissance : produire, protéger, transformer, financer, organiser. Elle doit relier les champs, les étables, les rivières, les marchés et les communautés dans un même mouvement de reconstruction nationale. C’est là, sans doute, l’un des plus grands chantiers du pays pour la prochaine décennie.


ANNEXE : RÉFÉRENCES

Références institutionnelles et techniques

[1] Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Profil de l’agriculture haïtienne et gestion des ressources naturelles en Haïti.

[2] Banque mondiale.
Haïti : Agriculture, sécurité alimentaire et développement rural.

[3] Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Élevage familial et résilience rurale en Haïti.

[4] Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR).
Politique nationale de développement agricole d’Haïti.

[5] Programme alimentaire mondial (PAM/WFP).
Sécurité alimentaire et vulnérabilité rurale en Haïti.

[6] Banque Interaméricaine de Développement (BID).
Investissements agricoles, infrastructures rurales et développement territorial en Haïti.

[7] Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).
Changements climatiques, pauvreté rurale et résilience agricole en Haïti.

[8] Centre National de l’Information Géo-Spatiale (CNIGS) / MARNDR.
Gestion des bassins versants, érosion et conservation des sols en Haïti.

[9] Comité Interministériel d’Aménagement du Territoire (CIAT).
Problématique foncière et aménagement rural en Haïti.

[10] FAO / Caribbean Regional Fisheries Mechanism (CRFM).
Pêche artisanale et aquaculture dans la Caraïbe et en Haïti.

[11] Banque mondiale.
La Banque mondiale fournit 50 millions de dollars pour promouvoir une agriculture durable grâce à une approche environnementale multisectorielle en Haïti, 2025.

[12] Food Security Cluster Haïti.
Tableau de bord de suivi de la réponse HNRP 2025, 2025.


JEAN-ROBERT JEAN-NOËL, CEO JEAN-ROBERT CONSULTING

Ingénieur civil, consultant et analyste du développement