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mercredi 27 mai 2026

HAITI A LA CROISEE DES CHEMINS NO 70 : UNE DÉPENDANCE ALIMENTAIRE STRUCTURELLE, CE QUE REVELE 25 ANS DE DONNÉES (2000-2025)

 

HAITI A LA CROISEE DES CHEMINS NO 70 : UNE DÉPENDANCE ALIMENTAIRE STRUCTURELLE : CE QUE REVELE 25 ANS DE DONNÉES (2000-2025)

JEAN-ROBERT JEAN-NOËL 

27 MAI 2026

Au fil des années, j’ai eu l’occasion de produire, à titre personnel, de nombreux articles, vidéos et conférences sur la situation de l’insécurité alimentaire en Haïti. À titre professionnel, j’ai également participé, comme coordonnateur ou comme membre d’équipes de consultants, à la rédaction de documents stratégiques sur la sécurité alimentaire, notamment les Plans nationaux de sécurité alimentaire et nutritionnelle (PNSAN), pour le compte de la Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA).

Ces derniers temps, je me suis appuyé sur des données de 2018 à 2020 indiquant que 65 % de la disponibilité alimentaire provenait des importations, contre 35 % issues de la production locale. Or, au regard de la dégradation générale du pays — insécurité armée, paralysie de vastes zones agricoles, blocage des grands axes routiers et recul continu du PIB pendant sept années consécutives (2019-2026) — j’ai estimé que la situation devait être encore plus grave aujourd’hui. J’ai soumis cette hypothèse à Pascal Pecos Lundy, et nous avons entrepris de la vérifier à partir des données disponibles.

Une lecture des faits à partir des données

En Haïti, le débat sur l’insécurité alimentaire est souvent dominé par les crises politiques, les chocs anthropiques, climatiques, tectoniques et/ou les violences armées. Pourtant, depuis plus de vingt ans, la CNSA, le MARNDR et FEWS NET produisent des séries de données qui permettent de mesurer, de façon concrète, ce qui arrive réellement dans l’assiette des ménages : l’apport calorique disponible, la part de la production locale, celle des importations et le nombre de personnes en insécurité alimentaire.

Cet article n’a pas pour ambition de proposer des solutions ni de formuler un programme d’action. Son objectif est plus modeste, mais essentiel : mettre en regard deux tableaux issus de ces travaux et en dégager les tendances que les chiffres permettent d’établir. Avant d’agir, encore faut-il voir clairement. Or, les données ici rassemblées décrivent une évolution plus préoccupante qu’on ne l’admet souvent.

Le premier tableau rassemble les principaux indicateurs observés entre 2000 et 2025. Il permet de suivre, sur la durée, l’évolution parallèle de l’apport calorique, du poids de la production locale, de la dépendance aux importations et de l’insécurité alimentaire aiguë.

Tableau 1 – Évolution de la disponibilité alimentaire en Haïti (2000-2025)

Année

Kcal/jour

Production locale (%)

Importations (%)

Insécurité aiguë (millions)

2000

2 180

48

52

2,4

2005

2 120

45

55

2,8

2010

2 050

42

58

3,5

2015

2 000

40

60

3,6

2020

1 900

35

65

4,1

2024

1 780

30

70

5,2

2025

1 750

29

71

4,9*

 

Sources : CNSA, IPC, FAOSTAT et FEWS NET. Synthèse réalisée par Pascal Pecos Lundy et Jean-Robert JEAN-NOEL.

* Le chiffre de 4,9 millions correspond à l’estimation IPC de mars 2025 (Phase 3+). En tenant compte de la dégradation observée durant l’année, l’estimation annuelle peut être rapprochée d’environ 5,7 millions de personnes.

Lecture du tableau 1 : trois enseignements majeurs

1. Une tendance linéaire, sans retour en arrière

Depuis 2000, la production locale a perdu 19 points de pourcentage, passant de 48 % à 29 %, tandis que les importations ont progressé dans les mêmes proportions. Il ne s’agit donc pas d’une succession de crises isolées, mais d’un glissement continu. La pente s’est même accentuée après 2018, dans un contexte marqué par le « peyi lòk », l’expansion des groupes armés et l’effondrement des circuits logistiques.

2. Le seuil de famine chronique est franchi

L’apport calorique disponible passe sous le seuil de 1 800 kcal/jour à partir de 2024. Ce repère, souvent utilisé dans l’analyse de la sous-alimentation, signale un niveau de disponibilité alimentaire très préoccupant. En 2025, l’indicateur descend à 1 750 kcal/jour. À cette échelle, chaque nouvelle baisse traduit une aggravation concrète de la privation alimentaire pour une part croissante de la population.

3. Corrélation brutale : plus on importe, plus la faim augmente

Le tableau montre enfin une évolution convergente : plus la dépendance aux importations augmente, plus le nombre de personnes en insécurité alimentaire aiguë s’élève. On passe de 2,4 millions de personnes concernées en 2000 à près de 5 millions en 2025. Cela ne signifie pas que les importations (71%) sont inutiles en elles-mêmes, mais qu’elles ne compensent pas l’affaiblissement structurel de la production locale (29%), surtout pour les ménages les plus pauvres. Les paragraphes 2 et 3 soulignent trois indicateurs clés en 2025 :

(i)                  1750 kcal/jour/personne ; 

(ii)                71% d’Importations ; 

(iii)              29% de Production locale.

C’est un point de bascule qu’il faudrait dorénavant suivre avec beaucoup d’attention

Le deuxième tableau prolonge cette lecture en projetant à 2030 la tendance observée entre 2015 et 2025. Il ne décrit pas un destin inévitable, mais un scénario de continuité si aucune inflexion majeure n’intervient.

Tableau 2 – Projection à l’horizon 2030 (tendance observée 2015-2025)

Année

Kcal/jour

Production locale (%)

Importations (%)

Insécurité aiguë (millions)

2030 (tendance)*

1 650

22

78

6,8

* Projection établie à partir de la pente moyenne observée entre 2015 et 2025, en supposant l’absence de rupture majeure dans la trajectoire actuelle. L’horizon 2030 est retenu en cohérence avec les objectifs de développement durable (ODD).

Ce deuxième tableau n’annonce pas ce qui arrivera avec certitude. Il montre ce qui pourrait se produire si les tendances actuelles — insécurité, effondrement des circuits agricoles et faiblesse persistante de l’investissement — se prolongent jusqu’en 2030. Dans cette hypothèse :

v  La production locale ne fournirait plus que 22 % des calories disponibles ;

v  Les importations couvriraient 78 % des besoins ;

v  Le nombre de personnes en insécurité alimentaire aiguë atteindrait 6,8 millions ;

v  L’apport calorique quotidien tomberait à 1 650 kcal, soit un niveau de sous-alimentation systémique, avec des effets attendus sur la santé, la mortalité et la productivité.

Pourquoi cette lecture tendancielle est décisive

Les tendances objectivent le débat.

Les tendances permettent de sortir d’un langage vague sur la « crise » ou la « catastrophe ». Elles rendent possible une formulation précise du problème : entre 2020 et 2030, si rien ne change, Haïti perdrait encore plusieurs points de production locale et verrait augmenter fortement le nombre de personnes exposées à la faim.

Elles permettent d’alerter avant l’effondrement.

Elles ont aussi une fonction d’alerte. Les chiffres sont publics, les pentes sont lisibles et l’horizon 2030, l’échéance des ODD, constitue un test de vérité. Si la trajectoire actuelle se confirme, l’effondrement ne pourra pas être présenté comme une surprise.

Elles montrent que la part locale vs importations est l’indicateur clé.

Enfin, cette lecture montre que le rapport entre production locale et importations constitue un indicateur central. La sécurité alimentaire ne se résume pas au volume de denrées débarquées dans les ports : elle dépend aussi de la capacité d’un pays à produire localement lorsque les chaînes d’approvisionnement sont perturbées. Le suivi régulier de ce ratio devrait donc devenir un exercice national systématique.

Conclusion : une photographie, pas un mode d’emploi

Pris ensemble, ces deux tableaux montrent qu’Haïti a basculé depuis plusieurs années dans une dépendance alimentaire structurelle. Si la tendance observée entre 2015 et 2025 se prolonge jusqu’en 2030, le pays pourrait atteindre un seuil de 78 % d’importations et compter 6,8 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë.

Il ne s’agit ni d’une fatalité ni d’une prophétie. Il s’agit d’un avertissement chiffré, fondé sur une trajectoire déjà observable. Il revient désormais aux décideurs, aux analystes et aux institutions concernées de dire s’ils acceptent cet horizon ou s’ils entendent l’infléchir.

Dans cet article, je me suis limité à mettre les chiffres en perspective. Ils parlent d’eux-mêmes.

JEAN-ROBERT JEAN-NOËL

Spécialiste des analyses de sécurité alimentaire et du développement

CEO JEAN-ROBERT CONSULTING