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mercredi 30 septembre 2026

HAÏTI ET LE MONDE À LA CROISÉE DES CHEMINS N° 75 : LE MONDE SOUS TENSION, HAÏTI SOUS SIEGE : LA SOUVERAINETE A L’EPREUVE

 

HAÏTI ET LE MONDE À LA CROISÉE DES CHEMINS N° 75 : LE MONDE SOUS TENSION, HAÏTI SOUS SIEGE : LA SOUVERAINETE A L’EPREUVE

Des négociations entre puissances aux routes de l’Artibonite, le contrôle des territoires, des ressources et des populations est devenu le centre de gravité de notre époque.

JEAN-ROBERT JEAN-NOËL

30 SEPTEMBRE 2026,

Septembre 2026 s’achève sans que le monde ait trouvé la paix, mais avec une certitude supplémentaire : les anciennes règles de l’ordre international ne suffisent plus à contenir les nouvelles formes de puissance. Les guerres ouvertes, les sanctions, les tarifs douaniers, les négociations énergétiques et les menaces nucléaires ne sont plus des épisodes isolés. Ils dessinent une planète fragmentée, où l’accès au pétrole, aux minerais, aux routes maritimes, aux marchés et aux technologies pèse souvent davantage que les principes solennellement proclamés.

À New York, la tribune des Nations unies a concentré ce paradoxe. Les dirigeants ont invoqué la paix pendant que les armes continuaient de parler en Ukraine et au Moyen-Orient. Les débats ont mis au jour une diplomatie mondiale travaillée par les guerres, les rivalités énergétiques, le dossier iranien et l’incertitude persistante autour de l’Ukraine. Pourtant, les paroles diplomatiques restent souvent en retard sur le terrain militaire et économique.[1]

Haïti ne se tient pas en dehors de ce basculement. Le pays en subit les effets sous une forme condensée : hausse potentielle des coûts énergétiques et alimentaires, durcissement migratoire, trafic d’armes, fragilité de l’aide extérieure, déplacement massif de populations et affirmation de pouvoirs criminels capables de contester l’État sur son propre territoire. Près de 1,5 million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, tandis que la violence s’étend au-delà de Port-au-Prince.[2]

Après le massacre de Kenscoff, l’attaque meurtrière de Gros-Morne, dans le haut Artibonite, a confirmé que la crise sécuritaire ne se limite plus à l’aire métropolitaine. Elle se territorialise, gagne les campagnes et menace directement les circuits agricoles dont dépend la survie nationale.[3]

La question n’est donc plus de savoir si Haïti traverse une crise. Elle est de savoir si le pays pourra encore organiser une réponse d’État : protéger les citoyens, sécuriser les routes, maintenir l’école ouverte, soutenir les déplacés, enrayer la circulation des armes, préparer des élections crédibles et reconstruire une souveraineté qui ne soit pas seulement cérémonielle.

LE MONDE : LA GEOPOLITIQUE DES DEPENDANCES

1. Venezuela–États-Unis : la diplomatie des ressources

La relation entre Washington et Caracas est redevenue un sujet majeur de la diplomatie américaine. À l’Assemblée générale des Nations unies, Donald Trump a défendu la politique américaine envers le Venezuela, en liant explicitement les enjeux de sécurité régionale à la stratégie de Washington sur le continent.[4]

Mais la logique énergétique domine. Les discussions entre les États-Unis et les autorités vénézuéliennes ont montré que, derrière les discours politiques, le pétrole, les minerais stratégiques et les routes d’approvisionnement redeviennent les instruments essentiels de la négociation. À la fin septembre, les contacts directs n’avaient débouché ni sur un accord politique définitif ni sur une date électorale ferme au Venezuela.[5]

Cette séquence mérite l’attention d’Haïti. La Caraïbe n’est pas seulement une région de migrations et de crises humanitaires : elle est un espace maritime, énergétique et stratégique où se croisent les intérêts américains, chinois, russes, vénézuéliens et caribéens. Haïti ne peut s’y présenter uniquement comme un dossier sécuritaire. Elle doit renforcer une diplomatie caribéenne susceptible de défendre ses intérêts économiques, migratoires, maritimes et environnementaux.

2. Canada–États-Unis : même l’alliance devient tarifaire

La tension commerciale entre Washington et Ottawa rappelle que l’alliance ne protège plus automatiquement contre la coercition économique. Les tarifs, restrictions et mesures de rétorsion sur certains produits montrent que le commerce est redevenu un moyen d’obtenir des concessions politiques et industrielles.[6]

Pour Haïti, cette évolution n’est pas abstraite. Une économie fortement dépendante des importations, des liaisons maritimes et du marché nord-américain reçoit les chocs internationaux avec une violence particulière. Une hausse du fret, du carburant, des assurances ou des denrées importées devient rapidement une hausse du coût de la vie dans les quartiers populaires comme dans les campagnes.

La réponse ne peut pas être seulement comptable. Elle doit être productive : sécuriser les routes agricoles, soutenir les producteurs locaux, limiter les pertes après récolte, créer des stocks stratégiques et diminuer, pas à pas, les dépendances les plus dangereuses.

3. Iran–États-Unis : la menace militaire comme langage diplomatique

Le face-à-face entre Washington et Téhéran s’est encore durci en septembre. Devant l’Assemblée générale, Donald Trump a déclaré que l’Iran devait conclure un accord ou s’exposer à une escalade grave, tout en défendant la pression économique et militaire exercée par les États-Unis. Le président iranien Massoud Pezeshkian a rejeté toute idée de capitulation, tout en affirmant que Téhéran restait disposé à privilégier une issue diplomatique.[7][8]

Cette confrontation dépasse le seul dossier nucléaire. Elle concerne les routes maritimes, le Golfe, les assurances, les prix mondiaux de l’énergie et la stabilité déjà fragile du Moyen-Orient. Chaque menace sur les voies pétrolières peut finir par se traduire par un renchérissement du transport et une pression accrue sur les pays importateurs.

Pour Haïti, une hausse durable du coût du carburant signifie souvent une hausse du prix des denrées, du transport collectif, de l’eau acheminée, des activités dépendantes des générateurs, des médicaments et de l’ensemble du panier de consommation. Ainsi, la crise géopolitique devient, quelques semaines plus tard, une crise sociale intérieure.

4. Russie–Ukraine : parler de paix, poursuivre la guerre

Le dossier ukrainien demeure le grand révélateur des limites de la diplomatie contemporaine. Washington cherche à relancer des contacts; Moscou affirme espérer la reprise de pourparlers sous médiation américaine. Mais les attaques contre Kyiv, les ports, les zones industrielles et les infrastructures commerciales ukrainiennes ont continué, confirmant que la guerre vise aussi la capacité productive de l’État ukrainien.[9][10]

La guerre contemporaine ne détruit pas seulement des armées. Elle frappe les entrepôts, les silos, les centrales, les routes, les ports et les marchés. Elle vise les conditions matérielles de la vie collective. L’Ukraine rappelle ainsi au monde qu’une indépendance politique reste fragile lorsqu’elle ne repose pas sur des infrastructures protégées et une économie capable de tenir dans la durée.

Pour Haïti, la leçon est directe : les routes agricoles, les marchés, les ports, les lieux de stockage et les zones de production doivent être considérés comme des infrastructures de sécurité nationale. Un État incapable de protéger les voies par lesquelles le pays se nourrit affaiblit sa souveraineté de l’intérieur.

5. La carte du monde : corriger le regard, contester les hiérarchies

Le vote de l’Assemblée générale des Nations unies encourageant l’usage de cartes plus fidèles aux superficies réelles des continents peut sembler symbolique face aux guerres et aux crises. Pourtant, il possède une portée politique réelle. La projection de Mercator, héritée de la navigation européenne du XVIe siècle, agrandit visuellement les régions proches des pôles et réduit les espaces proches de l’équateur, notamment l’Afrique.[11]

L’Afrique est environ quatorze fois plus vaste que le Groenland, mais la projection de Mercator a longtemps donné l’impression que leurs dimensions étaient comparables. La distorsion géographique n’a pas créé à elle seule les hiérarchies mondiales; elle a néanmoins contribué à les banaliser dans l’imaginaire.[11]

Haïti connaît une autre forme de réduction cartographique : elle est trop souvent représentée par ses catastrophes, sa misère et ses gangs. Ces réalités sont graves et doivent être dites. Mais elles ne résument ni un peuple, ni une histoire, ni une possibilité d’avenir. Le pays demeure aussi une nation de créateurs, de travailleurs, de paysans, de femmes organisées, d’intellectuels, de jeunes et d’une diaspora qui porte une part considérable de l’effort collectif.

6. L’intelligence artificielle : un nouveau front démocratique

La diplomatie mondiale a également placé l’intelligence artificielle au centre de ses inquiétudes. Les débats de l’ONU ont souligné les risques liés à la désinformation, aux contenus truqués, à la surveillance numérique et à l’utilisation de l’IA pour influencer les opinions publiques ou fragiliser les institutions.[1]

Haïti ne doit pas considérer cette question comme une préoccupation réservée aux pays riches. Une campagne électorale dans un contexte de rumeurs, de vidéos falsifiées, d’images manipulées ou d’appels artificiels peut connaître une crise informationnelle qui s’ajoute à la crise sécuritaire. En revanche, les outils numériques peuvent soutenir la cartographie des risques, l’alerte précoce, l’éducation, la protection civile et la transparence administrative.

La souveraineté contemporaine est donc aussi numérique. Elle demande une protection des données, une éducation aux médias, un encadrement de la communication publique et une capacité nationale à distinguer l’information de la manipulation.

7. Le climat : une question de sécurité nationale

Les crises climatiques s’ajoutent aux crises de guerre et de gouvernance. Inondations, sécheresses, cyclones et pertes agricoles déplacent les populations, détruisent les infrastructures et fragilisent les économies. Dans les pays où l’État est faible, un phénomène naturel devient immédiatement une catastrophe sociale.

Haïti connaît ce mécanisme depuis longtemps : déforestation, érosion, vulnérabilité des bassins versants, habitat précaire, faible couverture routière et exposition répétée aux cyclones se combinent pour transformer les aléas climatiques en tragédies humaines.

La sécurité nationale ne peut donc se réduire aux armes. Elle doit intégrer la protection civile, l’aménagement du territoire, la gestion de l’eau, le reboisement, l’entretien des infrastructures et la défense de la production agricole.

HAÏTI : DE KENSCOFF A GROS-MORNE, L’EXTENSION DU TERRITOIRE DE LA PEUR

1. Kenscoff : l’alerte d’un pays vulnérable

Le massacre de Kenscoff du 23 août a fait au moins 47 morts, 22 blessés et plus de 50 personnes enlevées, selon les informations présentées devant le Conseil de sécurité. Des enfants figuraient parmi les victimes; plusieurs personnes auraient été attaquées alors qu’elles cherchaient refuge dans une église.[12]

Ce drame n’est pas seulement un épisode de violence parmi d’autres. Il a révélé l’extension de la menace vers une commune longtemps considérée comme moins exposée. Les gangs ont démontré qu’ils pouvaient s’attaquer à des espaces agricoles et périurbains, briser les refuges relatifs et projeter la peur hors de leurs zones traditionnelles de contrôle.

2. Gros-Morne : les représailles comme stratégie de domination

Le 28 septembre, une nouvelle attaque est venue confirmer l’extension de la violence. À Gros-Morne, dans le haut Artibonite, au moins onze civils ont été tués, et probablement environ douze, selon des sources locales, lors d’une attaque attribuée au gang Kokorat San Ras. Des maisons auraient été incendiées.[13]

L’attaque a suivi une opération de la Force de répression des gangs contre des hommes armés tenant des postes de péage illégaux. Trois membres présumés du groupe armé auraient été tués au cours de cette opération. Après le départ des forces vers leur base des Gonaïves, des civils auraient été visés en représailles.[14]

Le message est d’une gravité extrême : les gangs ne cherchent pas seulement à résister à l’État; ils cherchent à faire payer aux communautés le coût de toute intervention contre eux. La terreur devient ainsi une méthode de gouvernement. Elle dissuade les citoyens de collaborer avec les forces de sécurité, impose le silence, transforme la route en frontière intérieure et fait du village un espace de punition collective.

Gros-Morne n’est pas une périphérie marginale. L’Artibonite constitue l’un des principaux territoires agricoles du pays. Lorsque les gangs y imposent des barrages, des péages clandestins, des kidnappings et des raids, ils ne menacent pas seulement les habitants : ils fragilisent l’approvisionnement alimentaire, renchérissent le coût du transport et transfèrent la crise sécuritaire au cœur de l’économie nationale.

3. Près de 1,5 million de déplacés : une nation déplacée

Près de 1,5 million de personnes sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur du pays, selon l’Organisation internationale pour les migrations. Une majorité vit désormais hors de Port-au-Prince, ce qui confirme que la violence s’étend à une géographie nationale.[2]

Ce déplacement de masse surcharge les communes d’accueil : logements, eau, écoles, soins de santé, emploi et marchés locaux subissent une pression considérable. Il expose plus fortement les femmes, les enfants, les personnes âgées et les personnes handicapées à la précarité, à la violence et à la rupture des liens familiaux.

La réponse ne peut pas se limiter à des distributions ponctuelles. Elle doit devenir une politique publique de protection : recensement des déplacés, aide aux familles hôtes, accès à l’éducation, soutien sanitaire, protection des enfants, activités économiques locales, sécurité des sites d’accueil et prévention des violences basées sur le genre.

4. Élections : sortir du provisoire sans légitimer la peur

Les élections générales restent prévues pour le 13 décembre 2026. Elles seraient les premières élections nationales organisées depuis une décennie. La nécessité de restaurer une légitimité démocratique est incontestable : un pays ne peut pas demeurer indéfiniment sous des arrangements transitoires, sans Parlement élu et sans possibilité régulière de sanctionner ou de renouveler les dirigeants.[15]

Mais le droit de vote n’existe que si l’électeur peut exercer sa liberté. Comment faire campagne dans les territoires sous emprise armée ? Comment acheminer le matériel électoral sur des routes contrôlées par des gangs ? Comment protéger le secret du vote pour les déplacés et les populations menacées ?

Il ne s’agit pas de choisir entre élections et sécurité. Il faut construire l’une par l’autre. Une élection organisée sans liberté de circulation, sans accès équitable au processus et sans capacité de protéger les citoyens risquerait d’ajouter une crise de légitimité à la crise existante. Mais repousser indéfiniment le scrutin au nom d’une sécurité parfaite prolongerait le règne du provisoire. Le défi consiste donc à établir une feuille de route commune par commune, liant sécurisation, documents d’identité, inscription civique, campagne et contrôle transparent du vote.

5. Une force renouvelée, un test de crédibilité

Le 29 septembre, le Conseil de sécurité des Nations unies a renouvelé pour six mois, jusqu’au 31 mars 2027, le mandat de la Force de répression des gangs. La résolution 2829 a été adoptée par douze voix pour, sans opposition, avec les abstentions de la Chine, du Pakistan et de la Russie.[16]

Cette décision évite un vide institutionnel au moment où Haïti se prépare à une échéance électorale. Mais elle ne doit pas être surinterprétée. Les abstentions reflètent des réserves persistantes sur le financement, les effectifs et la capacité opérationnelle de la force. Le mandat renouvelé est donc un sursis utile, non une victoire suffisante.[17]

La force devra maintenant prouver qu’elle peut appuyer durablement la PNH, protéger les infrastructures essentielles, stabiliser les zones reprises et empêcher que les communautés, comme celles de Gros-Morne, soient abandonnées aux représailles après les opérations. Toute action offensive doit être suivie d’une présence de stabilisation : renseignement de proximité, protection des habitants, accompagnement humanitaire et réouverture progressive des services publics.

6. Armée, police et État de droit : éviter les réponses simplistes

Le débat sur les Forces armées d’Haïti revient avec force chaque fois que l’État paraît incapable de protéger la population. Il traduit une inquiétude légitime. Mais la réponse ne peut être ni la militarisation improvisée du pays ni la création de structures armées concurrentes.

La PNH doit rester au cœur de la sécurité intérieure. Elle a besoin d’effectifs, de formation, de renseignement, de moyens de communication, de véhicules adaptés, de protection juridique et d’une chaîne de commandement préservée des influences politiques. La justice doit enquêter sur les massacres, poursuivre les commanditaires, combattre le trafic d’armes et empêcher que les prisons deviennent un rouage de l’impunité.

Les FAD’H peuvent néanmoins jouer un rôle précis : surveillance des frontières terrestres et maritimes, contrôle de certains espaces portuaires, génie militaire, réponse aux catastrophes, appui logistique et protection d’infrastructures nationales sensibles. Une armée républicaine utile est une force soumise au pouvoir civil, contrôlée par la loi, formée au respect des droits humains et strictement séparée de la compétition partisane.

7. L’école : le premier territoire à reconquérir

Au début de la rentrée, dans une école de Port-au-Prince, un enfant a posé à une représentante de l’UNICEF une question bouleversante : « Madame, pouvez-vous arrêter ce que les gangs nous font ? »[18]

Cette question est une interpellation directe de l’État et de la communauté internationale. La sécurité ne se résume pas à reprendre un carrefour ou à neutraliser un groupe armé. Elle signifie aussi permettre à un enfant d’aller en classe, à un enseignant de travailler et à une famille de vivre sans que l’exil soit sa seule stratégie de survie.

Une politique de sécurité complète doit donc inclure la protection des établissements scolaires, la continuité pédagogique pour les enfants déplacés, le soutien psychosocial, la sécurisation des transports scolaires et la réhabilitation des services publics dans les zones stabilisées.

ANALYSE CROISEE : CELUI QUI CONTROLE LES ROUTES CONTROLE LES SOCIETES

De Caracas à Kyiv, de Téhéran à Gros-Morne, la géopolitique contemporaine obéit à une règle brutale : celui qui contrôle les ressources, les routes et les flux d’information acquiert une capacité de commandement sur les sociétés.

Au Venezuela, le pétrole redessine les possibilités de négociation. Entre Washington et Ottawa, le commerce devient une arme de pression. Autour de l’Iran, les routes pétrolières et maritimes structurent le rapport de forces. En Ukraine, les ports, les silos et les réseaux énergétiques sont visés parce qu’ils assurent la capacité d’un pays à vivre et à commercer.[5][6][7][10]

En Haïti, les gangs appliquent une logique analogue, à l’échelle d’un État fragilisé. Les routes deviennent des frontières intérieures; les péages clandestins, une fiscalité criminelle; les barrages, une police illégale; les enlèvements, un instrument de rente; les attaques de représailles, une pédagogie de la terreur. Gros-Morne démontre que la sécurité des campagnes est indissociable de la sécurité nationale. Lorsqu’un producteur ne peut transporter ses vivres, lorsqu’un commerçant ne peut emprunter une route, lorsqu’un enfant ne peut se rendre à l’école, la souveraineté se dissout dans la vie quotidienne.[13][14]

Le vote de l’ONU sur les cartes du monde offre une métaphore nécessaire. Réviser les représentations ne suffit pas à changer les rapports de force, mais permet de ne plus les regarder à travers les déformations héritées. Haïti doit faire le même effort de vérité : elle n’est pas uniquement une crise humanitaire. Elle est un État dont les fonctions essentielles — protection, justice, circulation, production, école et citoyenneté — sont disputées par des acteurs armés et criminels.

CONCLUSIONS : PROTEGER, VOTER, RECONSTRUIRE

Septembre 2026 aura montré que les puissances négocient sans abandonner la coercition. Les intérêts énergétiques modèlent la diplomatie avec le Venezuela; les tensions commerciales affectent les alliances historiques; l’Iran et les États-Unis restent enfermés dans une logique de menaces; l’Ukraine demeure prise entre des promesses de négociation et une guerre qui détruit ses capacités productives.[1][5][6][7][10]

Haïti ne peut pas s’extraire de ces turbulences, mais elle peut définir sa réponse. Celle-ci commence par une idée simple : aucune démocratie n’est possible là où les citoyens sont abandonnés aux représailles, aux barrages et au déplacement. Kenscoff et Gros-Morne imposent de rompre avec la politique des opérations isolées. Chaque intervention contre les gangs doit être suivie d’une présence publique durable, de la protection des villages, de l’ouverture des routes, d’une réponse humanitaire et de la restauration des services essentiels.[12][13][14]

À court terme, la prolongation du mandat de la Force de répression des gangs doit devenir une capacité concrète : effectifs réellement déployés, coordination étroite avec la PNH, contrôle des frontières et des ports, protection de l’Artibonite, sécurisation des routes agricoles, lutte contre les armes et appui judiciaire contre les financiers du crime. Le mandat renouvelé jusqu’au 31 mars 2027 donne du temps; il ne garantit pas les résultats.[16][17]

À moyen terme, l’élection du 13 décembre doit devenir une opération de rétablissement de la citoyenneté : documents d’identité, sécurité des bureaux de vote, libre circulation, transparence du financement politique, observation indépendante et inclusion effective des personnes déplacées. Le pays ne doit ni voter sous le fusil ni attendre passivement une paix parfaite. Il doit bâtir, territoire par territoire, les conditions réalistes d’un scrutin crédible.[2][15]

À long terme, Haïti devra reconstruire une doctrine nationale de souveraineté. Elle réunira une PNH modernisée, une justice indépendante, des FAD’H républicaines aux missions strictement définies, des collectivités territoriales capables d’agir, une agriculture sécurisée, des écoles protégées, une prévention sérieuse des catastrophes et une diplomatie caribéenne plus active.

Le choix fondamental n’est pas entre une sécurité autoritaire et une démocratie impuissante. Le vrai choix est entre la fragmentation durable du territoire et la reconstruction patiente d’un État qui protège. La carte haïtienne ne doit plus être dessinée par les zones contrôlées par les gangs, mais par le retour du droit, de l’école, du marché, de la route et de la dignité.

JEAN-ROBERT JEAN-NOËL

Annexe — Références

[1] Reuters, « Six big takeaways from a turbulent week of UN diplomacy », 26 septembre 2026.[press.un]

[2] Reuters, « Nearly 1.5 million displaced in Haiti as violence spreads », 25 septembre 2026.[reuters]

[3] Reuters, « Haiti gang retaliation leaves at least 11 dead after security operation », 29 septembre 2026.[reuters]

[4] Nations unies, « Trump defends military action against Iran, Venezuela, and other issues at UN General Assembly », 22 septembre 2026.[reuters]

[5] Reuters, « Venezuela president returns from US visit with no deals, no firm election date », 26 septembre 2026.[reuters]

[6] Reuters, « Pricey oil, GOP convention and a folding iPhone », 9 septembre 2026.[securitycouncilreport]

[7] Reuters, « Trump warns in UN speech he could “annihilate” Iran without peace deal », 22 septembre 2026.[securitycouncilreport]

[8] Reuters, « Iran vows no surrender to US while Ukraine threatens painful consequences », 23 septembre 2026.[press.un]

[9] Reuters, « Russia says it hopes US-mediated talks with Ukraine will resume soon », 9 septembre 2026; Reuters, « Trump says Putin wants to make a deal in Ukraine », 9 septembre 2026.[reuters]

[10] Reuters, « Russian air attacks target Kyiv retailers, ports and industrial sites », 27 août 2026.[reuters]

[11] Nations unies, « UN tells the world: Stop making Africa look small », 4 septembre 2026.[securitycouncilreport]

[12] Nations unies, « Kenscoff Massacre Exposes Worsening Brutality of Haiti’s Gang Crisis, Conseil de sécurité », 28 août 2026.[reuters]

[13] Le Nouvelliste, « Gros-Morne : plus de 10 morts dans une attaque de gang », 28 septembre 2026.[press.un]

[14] Reuters, « Haiti gang retaliation leaves at least 11 dead after security operation », 29 septembre 2026.[reuters]

[15] Nations unies, « Haitians can’t wait to return home and vote in elections says Prime Minister », 24 septembre 2026.[hrw]

[16] Conseil de sécurité des Nations unies, Résolution 2829 (2026), 29 septembre 2026; Xinhua, « UN Security Council extends mandate of Haiti Gang Suppression Force », 30 septembre 2026.[reuters]

[17] Reuters, « UN renews Haiti force mandate for six months after fresh gang killings », 29 septembre 2026.[en.wikipedia]

[18] Nations unies, « Back to school in Haiti: “Madame, can you stop what the gangs are doing to us?” », 15 septembre 2026.[usun.usmission]