HAÏTI ET LE
MONDE À LA CROISÉE DES CHEMINS N° 75 : LE MONDE SOUS TENSION, HAÏTI SOUS
SIEGE : LA SOUVERAINETE A L’EPREUVE
Des
négociations entre puissances aux routes de l’Artibonite, le contrôle des
territoires, des ressources et des populations est devenu le centre de gravité
de notre époque.
JEAN-ROBERT
JEAN-NOËL
30 SEPTEMBRE
2026,
Septembre 2026 s’achève sans que le monde ait trouvé la paix, mais avec une
certitude supplémentaire : les anciennes règles de l’ordre international ne
suffisent plus à contenir les nouvelles formes de puissance. Les guerres
ouvertes, les sanctions, les tarifs douaniers, les négociations énergétiques et
les menaces nucléaires ne sont plus des épisodes isolés. Ils dessinent une
planète fragmentée, où l’accès au pétrole, aux minerais, aux routes maritimes,
aux marchés et aux technologies pèse souvent davantage que les principes
solennellement proclamés.
À New York, la tribune des Nations unies a concentré ce paradoxe. Les
dirigeants ont invoqué la paix pendant que les armes continuaient de parler en
Ukraine et au Moyen-Orient. Les débats ont mis au jour une diplomatie mondiale
travaillée par les guerres, les rivalités énergétiques, le dossier iranien et
l’incertitude persistante autour de l’Ukraine. Pourtant, les paroles
diplomatiques restent souvent en retard sur le terrain militaire et économique.[1]
Haïti ne se tient pas en dehors de ce basculement. Le pays en subit les
effets sous une forme condensée : hausse potentielle des coûts énergétiques et
alimentaires, durcissement migratoire, trafic d’armes, fragilité de l’aide
extérieure, déplacement massif de populations et affirmation de pouvoirs
criminels capables de contester l’État sur son propre territoire. Près de 1,5
million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays, tandis que la
violence s’étend au-delà de Port-au-Prince.[2]
Après le massacre de Kenscoff, l’attaque meurtrière de Gros-Morne, dans le
haut Artibonite, a confirmé que la crise sécuritaire ne se limite plus à l’aire
métropolitaine. Elle se territorialise, gagne les campagnes et menace
directement les circuits agricoles dont dépend la survie nationale.[3]
La question n’est donc plus de savoir si Haïti traverse une crise. Elle est
de savoir si le pays pourra encore organiser une réponse d’État : protéger les
citoyens, sécuriser les routes, maintenir l’école ouverte, soutenir les
déplacés, enrayer la circulation des armes, préparer des élections crédibles et
reconstruire une souveraineté qui ne soit pas seulement cérémonielle.
LE MONDE : LA GEOPOLITIQUE DES DEPENDANCES
1. Venezuela–États-Unis : la diplomatie des
ressources
La relation entre Washington et Caracas est redevenue un sujet majeur de la
diplomatie américaine. À l’Assemblée générale des Nations unies, Donald Trump a
défendu la politique américaine envers le Venezuela, en liant explicitement les
enjeux de sécurité régionale à la stratégie de Washington sur le continent.[4]
Mais la logique énergétique domine. Les discussions entre les États-Unis et
les autorités vénézuéliennes ont montré que, derrière les discours politiques,
le pétrole, les minerais stratégiques et les routes d’approvisionnement
redeviennent les instruments essentiels de la négociation. À la fin septembre,
les contacts directs n’avaient débouché ni sur un accord politique définitif ni
sur une date électorale ferme au Venezuela.[5]
Cette séquence mérite l’attention d’Haïti. La Caraïbe n’est pas seulement
une région de migrations et de crises humanitaires : elle est un espace
maritime, énergétique et stratégique où se croisent les intérêts américains,
chinois, russes, vénézuéliens et caribéens. Haïti ne peut s’y présenter
uniquement comme un dossier sécuritaire. Elle doit renforcer une diplomatie
caribéenne susceptible de défendre ses intérêts économiques, migratoires,
maritimes et environnementaux.
2. Canada–États-Unis : même l’alliance devient
tarifaire
La tension commerciale entre Washington et Ottawa rappelle que l’alliance
ne protège plus automatiquement contre la coercition économique. Les tarifs,
restrictions et mesures de rétorsion sur certains produits montrent que le
commerce est redevenu un moyen d’obtenir des concessions politiques et
industrielles.[6]
Pour Haïti, cette évolution n’est pas abstraite. Une économie fortement
dépendante des importations, des liaisons maritimes et du marché nord-américain
reçoit les chocs internationaux avec une violence particulière. Une hausse du
fret, du carburant, des assurances ou des denrées importées devient rapidement
une hausse du coût de la vie dans les quartiers populaires comme dans les
campagnes.
La réponse ne peut pas être seulement comptable. Elle doit être productive
: sécuriser les routes agricoles, soutenir les producteurs locaux, limiter les
pertes après récolte, créer des stocks stratégiques et diminuer, pas à pas, les
dépendances les plus dangereuses.
3. Iran–États-Unis : la menace militaire comme
langage diplomatique
Le face-à-face entre Washington et Téhéran s’est encore durci en septembre.
Devant l’Assemblée générale, Donald Trump a déclaré que l’Iran devait conclure
un accord ou s’exposer à une escalade grave, tout en défendant la pression
économique et militaire exercée par les États-Unis. Le président iranien
Massoud Pezeshkian a rejeté toute idée de capitulation, tout en affirmant que
Téhéran restait disposé à privilégier une issue diplomatique.[7][8]
Cette confrontation dépasse le seul dossier nucléaire. Elle concerne les
routes maritimes, le Golfe, les assurances, les prix mondiaux de l’énergie et
la stabilité déjà fragile du Moyen-Orient. Chaque menace sur les voies
pétrolières peut finir par se traduire par un renchérissement du transport et
une pression accrue sur les pays importateurs.
Pour Haïti, une hausse durable du coût du carburant signifie souvent une
hausse du prix des denrées, du transport collectif, de l’eau acheminée, des
activités dépendantes des générateurs, des médicaments et de l’ensemble du
panier de consommation. Ainsi, la crise géopolitique devient, quelques semaines
plus tard, une crise sociale intérieure.
4. Russie–Ukraine : parler de paix, poursuivre la
guerre
Le dossier ukrainien demeure le grand révélateur des limites de la
diplomatie contemporaine. Washington cherche à relancer des contacts; Moscou
affirme espérer la reprise de pourparlers sous médiation américaine. Mais les
attaques contre Kyiv, les ports, les zones industrielles et les infrastructures
commerciales ukrainiennes ont continué, confirmant que la guerre vise aussi la
capacité productive de l’État ukrainien.[9][10]
La guerre contemporaine ne détruit pas seulement des armées. Elle frappe
les entrepôts, les silos, les centrales, les routes, les ports et les marchés.
Elle vise les conditions matérielles de la vie collective. L’Ukraine rappelle
ainsi au monde qu’une indépendance politique reste fragile lorsqu’elle ne
repose pas sur des infrastructures protégées et une économie capable de tenir
dans la durée.
Pour Haïti, la leçon est directe : les routes agricoles, les marchés, les
ports, les lieux de stockage et les zones de production doivent être considérés
comme des infrastructures de sécurité nationale. Un État incapable de protéger
les voies par lesquelles le pays se nourrit affaiblit sa souveraineté de
l’intérieur.
5. La carte du monde : corriger le regard,
contester les hiérarchies
Le vote de l’Assemblée générale des Nations unies encourageant l’usage de
cartes plus fidèles aux superficies réelles des continents peut sembler
symbolique face aux guerres et aux crises. Pourtant, il possède une portée
politique réelle. La projection de Mercator, héritée de la navigation
européenne du XVIe siècle, agrandit visuellement les régions proches des pôles
et réduit les espaces proches de l’équateur, notamment l’Afrique.[11]
L’Afrique est environ quatorze fois plus vaste que le Groenland, mais la
projection de Mercator a longtemps donné l’impression que leurs dimensions
étaient comparables. La distorsion géographique n’a pas créé à elle seule les
hiérarchies mondiales; elle a néanmoins contribué à les banaliser dans
l’imaginaire.[11]
Haïti connaît une autre forme de réduction cartographique : elle est trop
souvent représentée par ses catastrophes, sa misère et ses gangs. Ces réalités
sont graves et doivent être dites. Mais elles ne résument ni un peuple, ni une
histoire, ni une possibilité d’avenir. Le pays demeure aussi une nation de
créateurs, de travailleurs, de paysans, de femmes organisées, d’intellectuels,
de jeunes et d’une diaspora qui porte une part considérable de l’effort
collectif.
6. L’intelligence artificielle : un nouveau front
démocratique
La diplomatie mondiale a également placé l’intelligence artificielle au
centre de ses inquiétudes. Les débats de l’ONU ont souligné les risques liés à
la désinformation, aux contenus truqués, à la surveillance numérique et à
l’utilisation de l’IA pour influencer les opinions publiques ou fragiliser les
institutions.[1]
Haïti ne doit pas considérer cette question comme une préoccupation
réservée aux pays riches. Une campagne électorale dans un contexte de rumeurs,
de vidéos falsifiées, d’images manipulées ou d’appels artificiels peut
connaître une crise informationnelle qui s’ajoute à la crise sécuritaire. En
revanche, les outils numériques peuvent soutenir la cartographie des risques,
l’alerte précoce, l’éducation, la protection civile et la transparence
administrative.
La souveraineté contemporaine est donc aussi numérique. Elle demande une
protection des données, une éducation aux médias, un encadrement de la
communication publique et une capacité nationale à distinguer l’information de
la manipulation.
7. Le climat : une question de sécurité nationale
Les crises climatiques s’ajoutent aux crises de guerre et de gouvernance.
Inondations, sécheresses, cyclones et pertes agricoles déplacent les
populations, détruisent les infrastructures et fragilisent les économies. Dans
les pays où l’État est faible, un phénomène naturel devient immédiatement une
catastrophe sociale.
Haïti connaît ce mécanisme depuis longtemps : déforestation, érosion,
vulnérabilité des bassins versants, habitat précaire, faible couverture
routière et exposition répétée aux cyclones se combinent pour transformer les
aléas climatiques en tragédies humaines.
La sécurité nationale ne peut donc se réduire aux armes. Elle doit intégrer
la protection civile, l’aménagement du territoire, la gestion de l’eau, le
reboisement, l’entretien des infrastructures et la défense de la production
agricole.
HAÏTI : DE KENSCOFF A GROS-MORNE, L’EXTENSION DU
TERRITOIRE DE LA PEUR
1. Kenscoff : l’alerte d’un pays vulnérable
Le massacre de Kenscoff du 23 août a fait au moins 47 morts, 22 blessés et
plus de 50 personnes enlevées, selon les informations présentées devant le
Conseil de sécurité. Des enfants figuraient parmi les victimes; plusieurs
personnes auraient été attaquées alors qu’elles cherchaient refuge dans une
église.[12]
Ce drame n’est pas seulement un épisode de violence parmi d’autres. Il a
révélé l’extension de la menace vers une commune longtemps considérée comme
moins exposée. Les gangs ont démontré qu’ils pouvaient s’attaquer à des espaces
agricoles et périurbains, briser les refuges relatifs et projeter la peur hors
de leurs zones traditionnelles de contrôle.
2. Gros-Morne : les représailles comme stratégie
de domination
Le 28 septembre, une nouvelle attaque est venue confirmer l’extension de la
violence. À Gros-Morne, dans le haut Artibonite, au moins onze civils ont été
tués, et probablement environ douze, selon des sources locales, lors d’une
attaque attribuée au gang Kokorat San Ras. Des maisons auraient été
incendiées.[13]
L’attaque a suivi une opération de la Force de répression des gangs contre
des hommes armés tenant des postes de péage illégaux. Trois membres présumés du
groupe armé auraient été tués au cours de cette opération. Après le départ des
forces vers leur base des Gonaïves, des civils auraient été visés en
représailles.[14]
Le message est d’une gravité extrême : les gangs ne cherchent pas seulement
à résister à l’État; ils cherchent à faire payer aux communautés le coût de
toute intervention contre eux. La terreur devient ainsi une méthode de
gouvernement. Elle dissuade les citoyens de collaborer avec les forces de
sécurité, impose le silence, transforme la route en frontière intérieure et
fait du village un espace de punition collective.
Gros-Morne n’est pas une périphérie marginale. L’Artibonite constitue l’un
des principaux territoires agricoles du pays. Lorsque les gangs y imposent des
barrages, des péages clandestins, des kidnappings et des raids, ils ne menacent
pas seulement les habitants : ils fragilisent l’approvisionnement alimentaire,
renchérissent le coût du transport et transfèrent la crise sécuritaire au cœur
de l’économie nationale.
3. Près de 1,5 million de déplacés : une nation
déplacée
Près de 1,5 million de personnes sont aujourd’hui déplacées à l’intérieur
du pays, selon l’Organisation internationale pour les migrations. Une majorité
vit désormais hors de Port-au-Prince, ce qui confirme que la violence s’étend à
une géographie nationale.[2]
Ce déplacement de masse surcharge les communes d’accueil : logements, eau,
écoles, soins de santé, emploi et marchés locaux subissent une pression
considérable. Il expose plus fortement les femmes, les enfants, les personnes
âgées et les personnes handicapées à la précarité, à la violence et à la
rupture des liens familiaux.
La réponse ne peut pas se limiter à des distributions ponctuelles. Elle
doit devenir une politique publique de protection : recensement des déplacés,
aide aux familles hôtes, accès à l’éducation, soutien sanitaire, protection des
enfants, activités économiques locales, sécurité des sites d’accueil et
prévention des violences basées sur le genre.
4. Élections : sortir du provisoire sans légitimer
la peur
Les élections générales restent prévues pour le 13 décembre 2026. Elles
seraient les premières élections nationales organisées depuis une décennie. La
nécessité de restaurer une légitimité démocratique est incontestable : un pays
ne peut pas demeurer indéfiniment sous des arrangements transitoires, sans
Parlement élu et sans possibilité régulière de sanctionner ou de renouveler les
dirigeants.[15]
Mais le droit de vote n’existe que si l’électeur peut exercer sa liberté.
Comment faire campagne dans les territoires sous emprise armée ? Comment
acheminer le matériel électoral sur des routes contrôlées par des gangs ?
Comment protéger le secret du vote pour les déplacés et les populations
menacées ?
Il ne s’agit pas de choisir entre élections et sécurité. Il faut construire
l’une par l’autre. Une élection organisée sans liberté de circulation, sans
accès équitable au processus et sans capacité de protéger les citoyens
risquerait d’ajouter une crise de légitimité à la crise existante. Mais
repousser indéfiniment le scrutin au nom d’une sécurité parfaite prolongerait
le règne du provisoire. Le défi consiste donc à établir une feuille de route
commune par commune, liant sécurisation, documents d’identité, inscription
civique, campagne et contrôle transparent du vote.
5. Une force renouvelée, un test de crédibilité
Le 29 septembre, le Conseil de sécurité des Nations unies a renouvelé pour
six mois, jusqu’au 31 mars 2027, le mandat de la Force de répression des gangs.
La résolution 2829 a été adoptée par douze voix pour, sans opposition, avec les
abstentions de la Chine, du Pakistan et de la Russie.[16]
Cette décision évite un vide institutionnel au moment où Haïti se prépare à
une échéance électorale. Mais elle ne doit pas être surinterprétée. Les
abstentions reflètent des réserves persistantes sur le financement, les
effectifs et la capacité opérationnelle de la force. Le mandat renouvelé est
donc un sursis utile, non une victoire suffisante.[17]
La force devra maintenant prouver qu’elle peut appuyer durablement la PNH,
protéger les infrastructures essentielles, stabiliser les zones reprises et
empêcher que les communautés, comme celles de Gros-Morne, soient abandonnées
aux représailles après les opérations. Toute action offensive doit être suivie
d’une présence de stabilisation : renseignement de proximité, protection des
habitants, accompagnement humanitaire et réouverture progressive des services
publics.
6. Armée, police et État de droit : éviter les
réponses simplistes
Le débat sur les Forces armées d’Haïti revient avec force chaque fois que
l’État paraît incapable de protéger la population. Il traduit une inquiétude
légitime. Mais la réponse ne peut être ni la militarisation improvisée du pays
ni la création de structures armées concurrentes.
La PNH doit rester au cœur de la sécurité intérieure. Elle a besoin
d’effectifs, de formation, de renseignement, de moyens de communication, de
véhicules adaptés, de protection juridique et d’une chaîne de commandement
préservée des influences politiques. La justice doit enquêter sur les
massacres, poursuivre les commanditaires, combattre le trafic d’armes et
empêcher que les prisons deviennent un rouage de l’impunité.
Les FAD’H peuvent néanmoins jouer un rôle précis : surveillance des
frontières terrestres et maritimes, contrôle de certains espaces portuaires,
génie militaire, réponse aux catastrophes, appui logistique et protection
d’infrastructures nationales sensibles. Une armée républicaine utile est une
force soumise au pouvoir civil, contrôlée par la loi, formée au respect des
droits humains et strictement séparée de la compétition partisane.
7. L’école : le premier territoire à reconquérir
Au début de la rentrée, dans une école de Port-au-Prince, un enfant a posé
à une représentante de l’UNICEF une question bouleversante : « Madame,
pouvez-vous arrêter ce que les gangs nous font ? »[18]
Cette question est une interpellation directe de l’État et de la communauté
internationale. La sécurité ne se résume pas à reprendre un carrefour ou à
neutraliser un groupe armé. Elle signifie aussi permettre à un enfant d’aller
en classe, à un enseignant de travailler et à une famille de vivre sans que
l’exil soit sa seule stratégie de survie.
Une politique de sécurité complète doit donc inclure la protection des
établissements scolaires, la continuité pédagogique pour les enfants déplacés,
le soutien psychosocial, la sécurisation des transports scolaires et la
réhabilitation des services publics dans les zones stabilisées.
ANALYSE CROISEE : CELUI QUI CONTROLE LES ROUTES
CONTROLE LES SOCIETES
De Caracas à Kyiv, de Téhéran à Gros-Morne, la géopolitique contemporaine
obéit à une règle brutale : celui qui contrôle les ressources, les routes et
les flux d’information acquiert une capacité de commandement sur les sociétés.
Au Venezuela, le pétrole redessine les possibilités de négociation. Entre
Washington et Ottawa, le commerce devient une arme de pression. Autour de
l’Iran, les routes pétrolières et maritimes structurent le rapport de forces.
En Ukraine, les ports, les silos et les réseaux énergétiques sont visés parce
qu’ils assurent la capacité d’un pays à vivre et à commercer.[5][6][7][10]
En Haïti, les gangs appliquent une logique analogue, à l’échelle d’un État
fragilisé. Les routes deviennent des frontières intérieures; les péages
clandestins, une fiscalité criminelle; les barrages, une police illégale; les
enlèvements, un instrument de rente; les attaques de représailles, une
pédagogie de la terreur. Gros-Morne démontre que la sécurité des campagnes est
indissociable de la sécurité nationale. Lorsqu’un producteur ne peut
transporter ses vivres, lorsqu’un commerçant ne peut emprunter une route,
lorsqu’un enfant ne peut se rendre à l’école, la souveraineté se dissout dans
la vie quotidienne.[13][14]
Le vote de l’ONU sur les cartes du monde offre une métaphore nécessaire.
Réviser les représentations ne suffit pas à changer les rapports de force, mais
permet de ne plus les regarder à travers les déformations héritées. Haïti doit
faire le même effort de vérité : elle n’est pas uniquement une crise
humanitaire. Elle est un État dont les fonctions essentielles — protection,
justice, circulation, production, école et citoyenneté — sont disputées par des
acteurs armés et criminels.
CONCLUSIONS : PROTEGER, VOTER, RECONSTRUIRE
Septembre 2026 aura montré que les puissances négocient sans abandonner la
coercition. Les intérêts énergétiques modèlent la diplomatie avec le Venezuela;
les tensions commerciales affectent les alliances historiques; l’Iran et les
États-Unis restent enfermés dans une logique de menaces; l’Ukraine demeure
prise entre des promesses de négociation et une guerre qui détruit ses
capacités productives.[1][5][6][7][10]
Haïti ne peut pas s’extraire de ces turbulences, mais elle peut définir sa
réponse. Celle-ci commence par une idée simple : aucune démocratie n’est
possible là où les citoyens sont abandonnés aux représailles, aux barrages et
au déplacement. Kenscoff et Gros-Morne imposent de rompre avec la politique des
opérations isolées. Chaque intervention contre les gangs doit être suivie d’une
présence publique durable, de la protection des villages, de l’ouverture des
routes, d’une réponse humanitaire et de la restauration des services
essentiels.[12][13][14]
À court terme, la prolongation du mandat de la Force de répression des
gangs doit devenir une capacité concrète : effectifs réellement déployés,
coordination étroite avec la PNH, contrôle des frontières et des ports,
protection de l’Artibonite, sécurisation des routes agricoles, lutte contre les
armes et appui judiciaire contre les financiers du crime. Le mandat renouvelé
jusqu’au 31 mars 2027 donne du temps; il ne garantit pas les résultats.[16][17]
À moyen terme, l’élection du 13 décembre doit devenir une opération de
rétablissement de la citoyenneté : documents d’identité, sécurité des bureaux
de vote, libre circulation, transparence du financement politique, observation
indépendante et inclusion effective des personnes déplacées. Le pays ne doit ni
voter sous le fusil ni attendre passivement une paix parfaite. Il doit bâtir,
territoire par territoire, les conditions réalistes d’un scrutin crédible.[2][15]
À long terme, Haïti devra reconstruire une doctrine nationale de
souveraineté. Elle réunira une PNH modernisée, une justice indépendante, des
FAD’H républicaines aux missions strictement définies, des collectivités
territoriales capables d’agir, une agriculture sécurisée, des écoles protégées,
une prévention sérieuse des catastrophes et une diplomatie caribéenne plus
active.
Le choix fondamental n’est pas entre une sécurité autoritaire et une
démocratie impuissante. Le vrai choix est entre la fragmentation durable du
territoire et la reconstruction patiente d’un État qui protège. La carte
haïtienne ne doit plus être dessinée par les zones contrôlées par les gangs,
mais par le retour du droit, de l’école, du marché, de la route et de la
dignité.
JEAN-ROBERT
JEAN-NOËL
Annexe —
Références
[1] Reuters, « Six big takeaways from a turbulent week of
UN diplomacy », 26 septembre 2026.[press.un]
[2] Reuters, « Nearly 1.5 million displaced in Haiti as
violence spreads », 25 septembre 2026.[reuters]
[3] Reuters, « Haiti gang retaliation leaves at least 11
dead after security operation », 29 septembre 2026.[reuters]
[4] Nations unies, « Trump defends military action
against Iran, Venezuela, and other issues at UN General Assembly », 22
septembre 2026.[reuters]
[5] Reuters, « Venezuela president returns from US visit
with no deals, no firm election date », 26 septembre 2026.[reuters]
[6] Reuters, « Pricey oil, GOP convention and a folding
iPhone », 9 septembre 2026.[securitycouncilreport]
[7] Reuters, « Trump warns in UN speech he could
“annihilate” Iran without peace deal », 22 septembre 2026.[securitycouncilreport]
[8] Reuters, « Iran vows no surrender to US while Ukraine
threatens painful consequences », 23 septembre 2026.[press.un]
[9] Reuters, « Russia says it hopes US-mediated talks
with Ukraine will resume soon », 9 septembre 2026; Reuters, « Trump says
Putin wants to make a deal in Ukraine », 9 septembre 2026.[reuters]
[10] Reuters, « Russian air attacks target Kyiv
retailers, ports and industrial sites », 27 août 2026.[reuters]
[11] Nations unies, « UN tells the world: Stop making
Africa look small », 4 septembre 2026.[securitycouncilreport]
[12] Nations
unies, « Kenscoff Massacre Exposes Worsening Brutality of Haiti’s Gang
Crisis, Conseil de sécurité », 28 août 2026.[reuters]
[13] Le
Nouvelliste, « Gros-Morne : plus de 10 morts dans une attaque de gang
», 28 septembre 2026.[press.un]
[14] Reuters, « Haiti gang retaliation leaves at least 11
dead after security operation », 29 septembre 2026.[reuters]
[15] Nations unies, « Haitians can’t wait to return home
and vote in elections says Prime Minister », 24 septembre 2026.[hrw]
[16] Conseil de
sécurité des Nations unies, Résolution 2829 (2026), 29 septembre 2026; Xinhua,
« UN Security Council extends mandate of Haiti Gang Suppression Force »,
30 septembre 2026.[reuters]
[17] Reuters, « UN renews Haiti force mandate for six
months after fresh gang killings », 29 septembre 2026.[en.wikipedia]
[18] Nations unies, « Back to school in Haiti: “Madame,
can you stop what the gangs are doing to us?” », 15 septembre 2026.[usun.usmission]
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire