HAÏTI
ET LE MONDE À LA CROISÉE DES CHEMINS N° 76 : LA FORCE AVANCE, LA CONFIANCE RECULE Haïti à l’épreuve du désordre mondial
Par
JEAN-ROBERT JEAN-NOËL
31 octobre
2026
Introduction
Octobre s’achève sur un constat : les armes continuent de peser
davantage que les compromis politiques. Les puissances se rencontrent sans
parvenir à s’accorder. Les élections désignent des vainqueurs, mais ne
garantissent ni une majorité ni l’acceptation du résultat. Et les appels des gouvernements
à la stabilité se heurtent aux difficultés quotidiennes des populations.
En Haïti, cette fracture prend une forme aiguë : les renforts
militaires arrivent tandis que les échéances électorales s’éloignent. La
disparition de quatre militaires salvadoriens, l’emprise persistante des gangs
et le nouveau report du scrutin placent les autorités devant une même exigence
: transformer la force en protection, puis la protection en confiance et en
légitimité.[8][9][10]
L’enjeu dépasse donc la reconquête de positions. Il s’agit de rétablir une
autorité publique capable de protéger les habitants, de rendre des comptes et
de préparer le retour à un pouvoir issu des urnes.
I. Un monde qui négocie sans parvenir à
s’accorder
Ukraine et G20 : la
diplomatie à l’épreuve des rapports de force
Selon Associated Press, la réunion des ministres des Affaires étrangères du
G20, organisée à Atlanta les 30 et 31 octobre, s’est achevée sans communiqué
conjoint. Les divergences sur les conflits internationaux, notamment la guerre
entre la Russie et l’Ukraine, ont empêché l’adoption d’une position commune.[1]
La présidence américaine a publié une synthèse des discussions. Ce document
expose les thèmes abordés ; il ne vaut pas accord des participants.[1]
La distinction est décisive : maintenir le dialogue ne signifie pas rapprocher
les intérêts ni lever les désaccords stratégiques.
Sur l’Ukraine, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a reconnu ne pas
savoir si une paix négociée restait possible, rapporte Associated Press.[1]
Cette impasse ne rend pas la diplomatie inutile. Elle en rappelle les
exigences : des engagements vérifiables, des garanties crédibles et une
volonté de compromis que les rencontres, à elles seules, ne peuvent créer.
Moyen-Orient : des
élections sans majorité, une région sans apaisement assuré
Selon les résultats rapportés par Associated Press, les élections
israéliennes du 27 octobre n’ont dégagé aucune majorité parlementaire claire
: 53 sièges reviennent au bloc de Benyamin Nétanyahou, 48 à celui conduit par
Gadi Eisenkot et 19 aux partis arabes, sur les 120 sièges de la Knesset.[2]
Aucun des deux principaux blocs n’atteint donc le seuil de 61 sièges nécessaire
à une majorité parlementaire.[2]
Pour autant, additionner les formations opposées à Nétanyahou ne suffit pas
à dessiner une coalition de remplacement. Une opposition commune à un dirigeant
ne tient lieu ni de programme partagé ni d’accord de gouvernement.
Cette incertitude institutionnelle laisse entières les questions régionales :
protection des populations palestiniennes et israéliennes, perspectives de paix
et risques d’escalade impliquant l’Iran.
De la table diplomatique aux urnes, le même décalage apparaît :
ouvrir un espace de négociation ne suffit pas à construire un accord durable.
II. Des sociétés qui contestent, des
institutions en quête de légitimité
France : la vie chère au cœur de la colère sociale
En France, la contestation porte d’abord sur les conditions de vie. Le
31 octobre, plusieurs centaines de milliers de personnes ont manifesté contre
la hausse du coût de la vie. Selon
la couverture du Monde, le ministère de l’Intérieur a recensé 320 000
participants, dont 70 000 à Paris ; les organisateurs en ont revendiqué
près de 500 000, dont 200 000 dans la capitale.[3]
L’écart entre ces estimations impose de distinguer les deux décomptes, sans
en tirer un chiffre unique.
Le Monde décrit des rassemblements généralement pacifiques, suivis de tensions
lors de certaines dispersions.[3]
Au-delà des chiffres, la mobilisation pose la question de l’adhésion aux
institutions lorsque les dépenses quotidiennes deviennent une source d’inquiétude.
La réponse ne peut se limiter à un appel au calme : elle engage la
capacité des pouvoirs publics à répondre aux besoins sociaux.
La stabilité politique se joue aussi dans l’accès aux services publics et
dans les conditions matérielles d’existence.
Brésil : la victoire électorale ne clôt pas la confrontation politique
Au Brésil, le conflit se prolonge sur le terrain de la légitimité
électorale. Selon Le Monde, Luiz Inácio Lula da Silva a remporté le second tour
de l’élection présidentielle du 25 octobre face à Flávio Bolsonaro.[4]
Le candidat battu refuse toutefois de reconnaître sa défaite. Installé aux
États-Unis, il affirme vouloir diriger l’opposition et conserver un rôle
central dans la vie politique brésilienne, rapporte Franceinfo.[4]
La proclamation des résultats n’a donc pas clos la confrontation politique.
Contester un résultat par les voies prévues par le droit relève du
fonctionnement démocratique. Refuser par principe tout verdict défavorable en
fragilise, en revanche, les fondements.
La solidité d’une élection dépend ainsi de la fiabilité du scrutin, de
l’accès aux recours et du respect de leur issue.
États-Unis : le contrôle du Congrès en jeu
Aux États-Unis, la campagne entre dans son dernier week-end avant les
élections de mi-mandat du 3 novembre, qui détermineront le contrôle du Congrès.
Selon Reuters, près de cinquante millions d’électeurs avaient déjà voté par
anticipation au 31 octobre.[5]
Ce volume ne permet pas, à lui seul, de prévoir le résultat : la
mobilisation doit encore se traduire en sièges.
Au-delà de la compétition partisane, le scrutin engage le rôle du Congrès
dans le contrôle de l’exécutif et le vote des budgets. Ces expériences mettent
en lumière trois épreuves distinctes de la démocratie : répondre aux
attentes sociales, faire respecter les règles du scrutin et maintenir des
contre-pouvoirs effectifs.
III. Haïti : entre reconquête annoncée et transition prolongée
L’emprise des gangs dépasse désormais la
capitale
En Haïti, ces exigences se heurtent à une crise qui menace les conditions
mêmes de la participation citoyenne. Selon le rapport présenté aux Nations
unies le 19 octobre, la violence des gangs s’étend au-delà de Port-au-Prince et
touche les zones rurales, les terres agricoles, les habitations et les
infrastructures publiques.[6]
Le bilan rapporté pour la période comprise entre juillet et le début d’octobre
fait état de 1 123 morts et de 440 blessés liés aux violences des gangs.[6]
Cette extension ne change pas seulement la carte des affrontements. Elle
perturbe les déplacements, les activités économiques et l’accès aux services
essentiels.
Selon les Nations unies, près de 1,5 million de personnes ont été
contraintes de quitter leur domicile, dont plus de 740 000 enfants.[6]
Cultiver, rejoindre un marché ou maintenir une école ouverte deviennent
alors des enjeux de sécurité. La protection des habitants ne peut être
dissociée de la possibilité de vivre sur leur territoire.
Quatre disparus et un changement d’échelle
militaire
C’est dans ce contexte que la disparition de quatre techniciens militaires
salvadoriens, après l’attaque de leur véhicule le 18 octobre, a entraîné une
importante mobilisation de leur gouvernement.[8][9]
Les sources citées dans cette édition ne permettent de confirmer ni leur
libération, ni leur localisation, ni leur décès. Leur sort reste à établir
; toute conclusion serait prématurée.[8][9]
Le déploiement salvadorien a, parallèlement, changé d’échelle. Reuters
rapporte qu’environ 2 000 soldats étaient présents en Haïti dès le 28
octobre.[9][10]
Africanews a ensuite montré des militaires lourdement armés dans le secteur
de Tabarre.[8]
L’arrivée de ces renforts appelle des réponses précises : quels objectifs,
quelle durée d’engagement, quelle chaîne de commandement et quels mécanismes de
contrôle de l’usage de la force ?
Selon Reuters, le gouvernement haïtien inscrit cette coopération dans le
cadre de la Force de répression des gangs soutenue par l’ONU.[10]
Cette présentation ne suffit pas à éclairer les modalités opérationnelles.
Le mandat, l’articulation avec les institutions haïtiennes et les
responsabilités en cas d’incident doivent être explicités publiquement.
Les élections repoussées à 2027
Sur le plan politique, l’horizon recule. Selon le calendrier du Conseil
électoral provisoire rapporté par Reuters, le premier tour de l’élection
présidentielle et les élections législatives sont prévus le 18 juillet 2027. Le
second tour et les élections locales sont annoncés pour le 4 octobre 2027.[10]
Ce calendrier remplace l’échéance du 13 décembre 2026 initialement
annoncée.[10]
L’annonce fixe un objectif ; elle ne garantit pas sa réalisation.
Pour être crédible, elle doit s’accompagner d’étapes préparatoires publiques et
vérifiables.
La crédibilité du calendrier dépendra notamment de ces conditions :
· l’inscription effective des électeurs ;
·
la
participation des populations déplacées ;
· la liberté de campagne ;
·
la
sécurité des centres de vote ;
·
des
mécanismes de traitement des contestations accessibles et crédibles.
Deux écueils doivent être évités.
Le premier serait d’organiser un scrutin dont une part importante de la
population serait exclue de fait.
Le second serait de faire de l’insécurité un motif de report indéfini,
prolongeant la transition sans perspective effective de suffrage.
Les civils et les soins sous pression
La protection des civils reste, dans l’intervalle, une urgence. Médecins
Sans Frontières indique avoir soigné trente personnes blessées par balles ou
par explosions de drones entre le 18 et le 26 octobre, dans ses structures de
Tabarre et de Cité Soleil.[11]
Ce chiffre porte uniquement sur les patients accueillis dans ces
établissements. Il ne constitue ni un bilan national ni un relevé exhaustif des
victimes des affrontements.[11]
Il rappelle néanmoins que les résultats d’une opération sécuritaire ne se
mesurent pas seulement aux positions reprises.
La liberté de circuler, l’accès aux soins et la continuité des activités
quotidiennes doivent aussi entrer dans l’évaluation.
Les Nations unies soulignent que les opérations de sécurité ne peuvent, à
elles seules, assurer une stabilisation durable.[6]
Analyse croisée : ce que les fractures du monde révèlent de la crise haïtienne
De la puissance à la protection : le chaînon
manquant
Ces situations ne sont pas équivalentes. Elles éclairent cependant une
difficulté commune : convertir une capacité d’action en résultats
politiques durables. Au G20, la réunion des puissances n’a pas débouché sur un
engagement partagé.[1]
En Haïti, l’annonce d’un mandat et l’arrivée de renforts ne constituent
pas, en elles-mêmes, une preuve de protection effective des
habitants.[6][8][9][10]
Des moyens militaires supplémentaires peuvent infléchir le rapport de
force. Ils ne remplacent ni une administration présente, ni une justice
accessible, ni des services publics en état de fonctionner.
L’évaluation devrait donc porter sur des résultats observables :
diminution des violences contre les civils, réouverture durable des voies de
circulation, accès aux soins et retour des services publics. Ces indicateurs
gagneraient à être suivis régulièrement et rendus publics.
La souveraineté se joue aussi dans la capacité des institutions haïtiennes à
autoriser, superviser et contrôler l’exercice de la force. Le soutien extérieur
doit renforcer cette capacité, non s’y substituer durablement.
De l’élection à la légitimité : une
construction et non un automatisme
Le cas israélien rappelle qu’un scrutin peut laisser ouverte la question
d’une majorité de gouvernement.[2]
Le cas brésilien met en évidence le risque d’une contestation persistante
du résultat.[4]
Aux États-Unis, les élections de mi-mandat mettent en jeu le contrôle d’une
institution essentielle à l’équilibre des pouvoirs.[5]
Ces expériences ne préjugent pas du futur scrutin haïtien. Elles invitent à
distinguer l’organisation d’une élection, son acceptation et la capacité des
institutions élues à gouverner.
En Haïti, la confiance devra se construire en amont : information
accessible, inscription des électeurs, inclusion des déplacés, liberté de
campagne et voies de recours crédibles.
Elle devra aussi résister à l’épreuve des résultats, pour permettre une
alternance ou une opposition pacifique dans le respect du droit.
De la protection à la reconstruction sociale
La mobilisation française rappelle que les difficultés matérielles peuvent
mettre à l’épreuve la confiance dans les institutions, y compris dans un État
doté de capacités administratives importantes.[3]
En Haïti, l’imbrication de la violence, de la pauvreté et des déplacements
rend indispensable une réponse qui dépasse le seul dispositif sécuritaire.
Une stratégie de stabilisation doit articuler protection, alimentation,
santé, éducation et revenus. Sans cette continuité, la reprise d’un territoire
risque de ne pas modifier durablement la vie de ses habitants.
Les effets des tensions internationales sur les approvisionnements et l’économie
haïtienne doivent, eux, être établis par des données. Une comparaison politique
ne suffit pas à démontrer un lien économique.
Diversifier les partenariats, soutenir la production nationale et renforcer
les territoires constituent des pistes de reconstruction. Leur portée dépendra
des moyens disponibles, de leur mise en œuvre et de la capacité des
institutions à en assurer le suivi.
Conclusions et perspectives
Le fil conducteur de ce mois d’octobre tient dans un décalage :
mobiliser la force reste plus facile que construire la confiance.
Les impasses diplomatiques et les tensions politiques ne renvoient pas à
une crise unique. Elles montrent, chacune à leur manière, les limites d’une
stabilité qui ne s’appuie ni sur des compromis acceptés ni sur des institutions
crédibles.
Pour Haïti, l’urgence est de protéger les habitants : établir le sort
des disparus, préserver les civils, garantir l’accès aux soins et clarifier les
responsabilités des forces engagées.[6][8][11]
La prochaine étape devra associer sécurisation des territoires, retour des
services publics et préparation électorale. Le calendrier annoncé pour 2027
fournit une échéance, mais sa crédibilité dépendra du travail accompli avant le
scrutin.[10]
Des étapes publiques, des progrès vérifiables et un suivi régulier
permettraient de distinguer un engagement effectif d’une nouvelle promesse.
À plus long terme, la reconstruction suppose de rétablir les capacités de
produire, d’apprendre, de se soigner et d’obtenir justice. Agriculture,
infrastructures, éducation, santé, administration territoriale et institutions
judiciaires doivent former un programme cohérent, plutôt qu’une succession
d’urgences.
L’assistance internationale devra être évaluée sur ses résultats immédiats,
mais aussi sur les capacités haïtiennes qu’elle contribue à renforcer.
Réduire une menace sans préparer la relève institutionnelle risquerait de
prolonger la dépendance.
Sécurité et démocratie ne sont donc pas deux objectifs concurrents.
La sécurité doit rendre le suffrage possible ; les institutions
démocratiques doivent soumettre durablement la force au droit.
La sortie de crise se mesurera à ce changement : que les Haïtiens
puissent à nouveau vivre en sécurité, choisir leurs dirigeants et leur demander
des comptes.
Annexe —
Références
[1] Associated Press, Matthew Lee, G20 Foreign
Ministers End Atlanta Meeting Without Consensus, 31 octobre 2026.
[2] Associated Press, What to Know After Israel’s
Election Results Give Neither Netanyahu nor the Opposition a Majority, 30
octobre 2026.
[3] Le Monde, Couverture en direct des
manifestations du 31 octobre 2026.
[4] Le Monde, Couverture de l’élection
présidentielle brésilienne, 26 octobre 2026 ; Franceinfo, « J’ai
quitté le Brésil, mais je n’ai pas abandonné les Brésiliens », 28 octobre 2026.
[5] Reuters, US Campaign for Control of Congress
Enters Final Weekend, 31 octobre 2026.
[6] ONU Info, Haïti : la violence des
gangs gagne les campagnes, sur fond de report des élections, 19 octobre
2026.
[7] Bureau intégré des Nations unies en Haïti
(BINUH), données humanitaires et de sécurité, octobre 2026.
[8] Africanews, 2,000 Salvadoran Troops Take
Quarters in Haiti to Help Fight Gangs, 31 octobre 2026.
[9] Reuters, Bukele’s Gang Offensive Goes Abroad
as El Salvador Rushes Troops to Haiti, 29 octobre 2026.
[10] Reuters, Harold Isaac, Gerardo Arbaiza et Sarah
Morland, El Salvador to Send Over 2,000 Soldiers to Haiti for Rescue While
Elections Postponed, 29 octobre 2026.
[11] Médecins Sans Frontières, Haití :
MSF alerta sobre el aumento de la violencia en Puerto Príncipe, 28 octobre
2026.
Citation de
clôture
« La sécurité
peut ouvrir la voie au retour de l’État, mais seule la confiance permet le
retour de la nation. Là où la force protège sans rendre de comptes, elle
s’épuise ; là où le droit organise la protection, la légitimité peut
renaître. » — JEAN-ROBERT
JEAN-NOËL.
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